22/11/2010

Un Bovard mordant

J’ai lu le nouveau roman de Jacques-Etienne Bovard d’une traite. C’est un écrivain que j’apprécie et je ne suis pas le seul: il a des lecteurs, ce qui fait sans doute quelques envieux en Suisse romande où tout le monde ne peut pas en dire autant. Bovard écrit de bons romans qui savent être populaires, un peu comme Jean Vilar faisait un théâtre élitiste pour tous.

La cour des grands rappelle deux de ses précédents livres. Comme son premier roman, La griffe, c’est le récit d’une virée de groupe qui tourne au vinaigre. Et comme la nouvelle Le nombril et la loupe (dans Nains de jardin), c’est une satire mordante qui saisit la littérature romande au jarret.

bovard_p_grand.jpgCe versant un peu teigneux de Jacques-Etienne Bovard m’enchante. Il a raison de suivre sa pente flaubertienne; il est très doué pour démasquer la bêtise qui instaure en toutes choses le règne des poncifs et des clichés. A cet égard, La cour des grands est un bonheur de lecture doublé d’une oeuvre de salubrité publique.

Les premières pages du roman présentent le narrateur, Xavier Chaubert, 29 ans, ancien espoir du judo suisse devenu moniteur de sport pour gosses et retraités. Un peu par hasard, il s’est aussi mis à écrire des livres sans prétention, mais qui lui garantissent des revenus confortables: aux éditions Weekend, il publie des romans sportifs qui relèvent de la littérature de gare ou d'aéroport.

Xavier écrit ça comme une machine. A peu de choses près, c’est toujours la même histoire, les mêmes personnages, les mêmes ressorts dramatiques, les mêmes expressions toutes faites… Ce qui ne l’empêchera pas d’être invité à une «escapade» littéraire organisée par Francophones sans frontières. Il se retrouve ainsi à Strasbourg, en compagnie de deux autres plumitifs des éditions Weekend: l’intrigante Charlène, qui produit de la confiture sentimentale, et l’adipeux Borloz qui publie de la pornographie épaisse dans la collection «Sans tabou».

On s’apercevra que leur invitation était une erreur, mais il est trop tard pour revenir en arrière. Leur présence est un scandale pour la fine fleur de la littérature romande convoquée à cette «escapade». Et surtout pour Montavon, écrivain vaniteux, suffisant, poseur, ruminant ses chances au Nobel, qui voudrait faire déguerpir ces manants.

Mais le trio s’incruste. Les relations s’enveniment. Au fil de cette «escapade» qui rejoint Paris via Verdun, Reims et Château-Thierry, le roman passe aussi par tous les rituels de la mondanité littéraire: la foire aux livres, la séance de dédicaces, la rencontre des lecteurs en librairie, la conférence solennelle… C’est souvent extrêmement drôle.

Jacques-Etienne Bovard a le sens de la scène. Il organise avec une belle férocité le choc entre la littérature de bas étage et les règles de la comédie littéraire. Il possède un savoir-faire remarquable, travaillant à la fois dans la vigueur de la farce et la nuance psychologique: il arrive que les plus risibles de ses personnages, à la faveur d’un détail qui déchire le voile, se révèlent tout à coup étrangement touchants.

Xavier ne sort pas indemne de l’aventure. Au contact de la haute littérature, il se met à caresser l’idée qu’elle pourrait l’élever au.dessus de lui-même. Et ce rêve d’une rédemption par l’écriture le conduit à une confrontation finale avec l’inénarrable Montavon, bouffi de prétention littéraire.

J’avoue avoir un peu plus de peine à suivre Jacques-Etienne Bovard sur cette pente. A-t-il voulu tempérer par un peu de morale un livre qui, sans cela, serait demeuré dans les eaux noires et désenchantées de la satire? Paie-t-il par là le plaisir (évident) qu’il a pris à s’y baigner sur les trois quarts du roman?

Quoi qu’il en soit, le roman de Jacques-Etienne Bovard suggère que la quête d’une «belle écriture» puisse être instrumentalisée à des fins d’élévation morale. On serait heureux s’il était possible de tendre ainsi, d’un même élan, vers le beau et le bien. Mais, franchement, on en doute.

 

 

cour_grand.jpgLa cour des grands

Jacques-Etienne Bovard

Campiche, 307 p.

16/11/2010

Haro sur Eco

Eco.jpgLa chasse à l’antisémite est ouverte et on tire du gros gibier tous les jours. Le dernier visé est Umberto Eco. En Italie, ce serait la polémique culturelle du moment et j’avoue avoir sursauté en découvrant ce qui est reproché au plus jovial des sémiologues transalpins: il serait coupable d’«antisémitisme involontaire».


En cause, le nouveau roman d’Eco que je n’ai pas encore lu, mais que je me réjouis de lire. Le cimetière de Prague, si j’en crois La Stampa, raconte l’histoire d’un faussaire plutôt doué mais peu sympathique qui, après avoir contrefait des testaments, passe à la vitesse supérieure et produit un faux notoire: les Protocoles des sages de Sion, texte écrit pour la police secrète de la Russie tsariste et qui se présente comme un plan de conquête du monde par les juifs et les francs-maçons.


Le cimetière de Prague n’a pas plu aux historiennes Anna Foa et Lucetta Scaraffia qui, l’une dans le mensuel de la communauté juive italienne, l’autre dans les colonnes de L’Osservatore romano, sont toutes deux tombées à bras raccourcis sur l’auteur. Umberto Eco, à force de mélanger le vrai et le faux, serait tombé dans le nauséabond. Elles ne disent pas qu’il est antisémite; mais ses choix romanesques le seraient. Le quotidien du Vatican dénonce ainsi le risque que «les descriptions continuelles de la perfidie des juifs fassent naître un soupçon d’ambiguïté».


Ce dernier mot mérite un détour. Faudrait-il purger les romans de leurs ambiguïtés? On imagine ce que cela donnerait. Il ne serait plus possible d’entrer dans les mystères du mal sans se protéger derrière le bouclier du bien. On ne pourrait plus faire goûter le poison sans proposer aussitôt le remède. Et le romancier qui aurait montré un incendiaire ne serait pas tranquille avant de l’avoir flanqué d’un pompier.

On en connaît des romans sans ambiguïté. Ce sont des livres à thèse, démonstratifs, des sermons travestis en fictions…  Faute de l’avoir lu, je ne sais pas si Le cimetière de Prague est un grand roman. Mais je sais que les grands romans, lorsqu’ils s'aventurent au cœur des ténèbres humaines, prennent toujours le risque d’être un peu ambigus.

 

eco[1].jpgIl cimitero di Praga
Umberto Eco
Bompiani, 523 p.

08/11/2010

Houellebecq, finalement…

michel-houellebecq.jpgOuf, c’est Michel Houellebecq! La quatrième tentative aura été la bonne. Après Les particules élémentaires (en 1998), Plateforme (en 2001) et La possibilité d’une île (en 2005) qui tous avaient échoué à la porte du Goncourt, La carte et le territoire l’a emporté ce lundi au premier tour de scrutin. On ne peut pas dire que ce soit une surprise: des experts en «goncourologie» à l’oracle de Delphes en passant par mon pharmacien, tout le monde avait désigné  Michel Houellebecq comme l’archi-favori.


Mais c’est une délivrance: s’il n’avait pas eu le prix, on aurait dû débattre au moins jusqu’à Noël de l’injustice des jurés, imperméables au talent, sans doute grassement payés pour ne pas le reconnaître, et tous à la botte d’éditeurs qui se partagent la littérature comme Jeff Koons et Damien Hirst se partagent le marché de l’art dans La carte et le territoire. On peut donc se féliciter d’avoir échappé au plus mortel des débats.

L’autre raison de se réjouir, c’est que La carte et le territoire est un excellent roman. A sa sortie, début septembre, la critique n’avait d’ailleurs pas économisé les superlatifs pour dire tout le bien qu’elle pensait de ce grand livre, mélancolique et drôle, sur l’art à l’ère du marché et sur le devenir touristique de nos vieilles cultures européennes.

Désolé ne pas pouvoir me montrer plus original, je partage cet enthousiasme. La carte et le territoire est d’une coulée si fluide qu’on a le sentiment de naviguer en le lisant. Mieux que par le passé, Michel Houellebecq est parvenu à intégrer ses idées à la pâte romanesque sans que ça grumelle. A mon humble avis, c’est son meilleur roman.

On peut enfin se réjouir que les lauriers du Goncourt couronnent cette année un écrivain capable d’en supporter le poids. Car ce prix est une tempête qui s’abat d’un seul coup sur la tête du lauréat. D’abord grisé, il s’aperçoit vite que sa vie ne lui appartient plus. Etat de siège médiatique. Tournées promotionnelles. Tentations sexuelles auxquelles il lui arrive de succomber: «Attention! Goncourt et puis divorce…», avait coutume de prévenir Hervé Bazin.

Le Goncourt est un choc dont l’écrivain ne se remet pas toujours une fois le tumulte apaisé. Arrive alors le temps du doute, des questions taraudantes: comment écrire un nouveau roman à la hauteur du sacre qu’il a vécu? L’oublié Jean Carrière, lauréat 1972 avec L’épervier de Maheux, avait raconté quelques années plus tard comment le Goncourt fut le grand malheur de sa vie: inspiration en panne, dépression, chute sans fin dans les enfers médicamenteux…

Avec Michel Houellebecq, rien à craindre. La dépression, il la connaît depuis belle lurette. Il a bu tous les alcools. Il sait d’expérience que «jouir sans entrave» n’est que le triste fantasme de n’importe quel beauf débarqué sur les trottoirs de Pattaya. Et il n’a plus rien à redouter de la gloire qui lui a déjà amené des légions de fans, mais aussi des pluies de crachats. Plus rien ne saurait l’ébranler. Michel Houellebecq survivra à son Goncourt.

La-carte-et-le-territoire.jpg

La carte et le territoire
Michel Houellebecq
Flammarion, 428 p.