19/09/2011

Un tombeau pour Jayne Mansfield

 

Jane-Mansfield.jpgA côté d'elle, Amy Winehouse ferait presque figure d'enfant sage. De Jayne Mansfield, on a oublié la carrière à l'écran qui n'est qu'un champ de navets. Lancée sur le marché du fantasme par la régie publicitaire de la Fox qui voulait concurrencer le succès de Marylin, cette vamp peroxydée n'aura réussi que dans son rôle le plus crépusculaire, qui fut sa vie elle-même: amours hystériques, caprices de stars, hooliganisme mondain, satanisme californien, alcool, LSD, etc, tout cela se terminant dans un cercueil de ferraille.

 

Jayne Mansfield est morte le 20 juin 1967, dans le fracas d'une Buick Electra bleue emboutissant un camion. Du métal écrasé, on retira quatre chihuahuas, sept perruques, trois enfants à peu près indemnes, le cadavre de l'actrice, celui de son amant l'avocat Sam Brody et celui du chauffeur. C'est sur cette scène minutieusement détaillée que s'ouvre Jayne Mansfield 1967 de Simon Liberati.

 

67644_une-simon-liberati.jpgEst-ce un roman comme il est écrit sur la couverture? Ça se discute. Le livre tient à la fois du procès-verbal, par sa précision clinique, et de l'oraison funèbre devant un ciel vide d'étoiles. Le ton n'a rien de sentimental, mais on discerne une petite musique mélancolique: la déchéance de Jayne Mansfield accompagne ici le déclin d'Hollywood qui, en 1966-67, avait laissé les belles années de son «star system» loin derrière lui.

 

Reste une femme égarée. Une scandaleuse qui invente le people trash. Une bête de foire. Une divinité déchue qui tombe dans le vide, offrant aux foules qui s'en délectent le spectacle de son lent suicide. Le talent et le grâce de Simon Liberati, c'est de savoir faire scintiller dans ce vide l'éclat du tragique.

 

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Jayne Mansfield 1967

Simon Liberati

Grasset, 196 p.

 

06/09/2011

De Morges à Sarko

 

Dimanche, j'étais à Morges pour animer une rencontre avec l'écrivain Stephen Clarke dans le cadre de la manifestation «Le livre sur les quais» (je ne vais répéter ce que tout le monde a déjà dit sur les qualités de ce nouveau rendez-vous littéraire: sa volonté de se centrer sur le livre lui-même, sa convivialité, son esprit bienveillant, la beauté de son cadre, le public attentif... tout cela est parfaitement vrai).

 

stephen clarke_1_0.JPGStephen Clarke est Anglais, donc charmant. Comme Julian Barnes, il appartient à cette variété d'écrivains d'outre-Manche chez qui le voisin français suscite un mélange de stupeur, de curiosité ethnologique, d'affection et d'irrépressible moquerie.

 

La rencontre devait avoir lieu sur un bateau, le «Lausanne». On a donc embarqué pour discuter de ses trois livres traduits en français (tous disponibles en format de poche, Pocket) au fil d'une «croisière littéraire». Bien humide, le temps était aussi très britannique. On se serait cru sur la Tamise.

 

Pour préparer la rencontre, je m'étais plongé dans les livres de Stephen Clarke, ce qui ne demande pas le moindre effort. Et, en lisant Français, je vous haime, je suis tombé sur un passage qui m'a ravi autant que surpris: le récit de la visite d'Etat du président Nicolas Sarkozy en Angleterre, en mars 2008.

 

A l'époque, si ma mémoire est bonne, tout le monde avait disserté à perte de vue sur la tenue d'hôtesse de l'air rétro que portait Carla Bruni, et sur sa gracieuse révérence devant la reine. Mais qui s'était alors intéressé à la subtile humiliation du président français au château de Windsor? Pas grand monde, il me semble.

 

sarkogb-1-french-president-nicolas-sarkozy-and-first-lady-carla-bruni-are-greeted-by-britain-s-queen-elizabeth-in-windsor-southern-england_206.jpgDans Français je vous haime, Stephen Clarke donne de cet épisode un récit hilarant et édifiant dont il m'a garanti l'authenticité. Pour escorter le couple présidentiel jusqu'au château, la Couronne britannique avait mobilisé la garde des grenadiers et la cavalerie de la garde royale dont le cheval de tête, ce jour-là, portait le nom subtilement mortifiant d'Azincourt: en 1415, dans ce coin d'Artois, l'armée du roi d'Angleterre Henri V avait infligé une correction mémorable aux troupes françaises.

 

Après quoi, une fois arrivés au château, Nicolas et Carla ont dû rejoindre la salle du dîner par un chemin qui les a fait traverser une antichambre baptisée The Waterloo Room. En passant, ils ont donc pu admirer l'immense tableau de la bataille (1815) qui donne son nom à la pièce: une autre rossée mémorable pour les Français...

 

Mais ce n'est pas tout. A table, le jeu de l'humiliation s'est poursuivi, comme le raconte Stephen Clarke: «La nourriture était servie dans un service de porcelaine de Sèvres appartenant à l'origine à Louis XVI et acheté par George III à un prix symbolique lors d'une sorte de vide-grenier royal juste après la Révolution. M. Sarkozy ne le savait pas, mais il mangeait dans une assiette qui aurait clairement dû être propriété de l'Elysée.»

 

«Au final, conclut Stephen Clarke, la visite présidentielle a été organisée avec un mélange si subtil de politesse et de rebuffade qu'elle aurait presque pu être française.» C'est aussi pour leur élégance dans la vacherie qu'on aime les Anglais. Et Stephen Clarke en est un, pas de doute.

 

 

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Français, je vous Haime

Stephen Clarke

Traduit de l'anglais par Thierry Cruvellier. Pocket, 247 p.

 

 


16/02/2011

Ebouissements d'Andreï Makine

andrei-makine.jpgUne célèbre formule de Stendhal définit le roman comme «un miroir que l’on promène le long d’un chemin». Dans le nouveau roman d’Andreï Makine, ce miroir est en morceaux. Le livre des brèves amours éternelles en disperse les éclats sous les pas du lecteur. Des fragments de vie s’y reflètent. Bribes d’enfance en Russie soviétique. Scènes saisies dans le vif du socialisme réel. On ramasse ces morceaux en chemin. A la fin du livre, on s’aperçoit qu’ils s’agencent comme un vitrail.

 

Le narrateur est orphelin. Enfant, à la faveur d’une promenade de l’orphelinat, il découvre un jour la carcasse des tribunes du haut desquelles, à chaque 1er mai, les dirigeants promettent une entrée prochaine dans l’Eden du communisme. Il s’aventure dans ce labyrinthe de métal, s’y égare, désespère, finit par trouver la sortie et ressurgit devant une jeune femme assise en train de lire un livre. Pour la première fois, la féminité se révèle à lui sous des traits qui resteront à jamais inscrits dans sa mémoire: «La jeune femme assise sur les tribunes enneigées devint bien plus qu’un souvenir. Une façon de voir, de comprendre, une sensibilité, un ton sans lesquels ma vie n’aurait pas été telle qu’elle allait être.»

 

Il est là, le paradis, et nulle part ailleurs. Dans ces éclats où la beauté se révèle tout à coup de manière inattendue. Dans ces éblouissements d’un instant qui deviennent éternels au fond de soi. Dans ces moments de grâce qui sont, pour chacun, comme la formule secrète de sa propre existence.

 

Le livre des brèves amours éternelles célèbre ces moments humbles, fugaces, en leur permettant de respirer dans le récit. Andreï Makine cisèle chaque scène. Au passage, on croise une babouchka qui a connu Lénine, un vieux couple rescapé de la Russie blanche, et cet homme détruit par la prison et qui, dans son silence et son effacement, a pourtant «la force de rentre éternelle la beauté de celle qu'il aimait».

 

Sans fracas ni pathos, Andreï Makine sait rendre avec une économie de moyens l'émouvante grandeur de ces destins fracassés contre l'histoire, mais illuminés de l'intérieur. Sur fond de grisaille socialiste, son livre est une trouée de lumière.


 

7654020462_le-livre-des-breves-amours-eternelles.jpgLe livre des brèves amours éternelles

Andreï Makine

Seuil, 195 p.