17/04/2012

Weyergans sur un air de romance

Qu'est-ce qui nous retient dans un roman de François Weyergans? Un je-ne-sais-quoi et un presque rien. Un bonheur léger. Une impression de lire en état d'apesanteur. De flotter comme cet humour nuageux dans lequel s'enveloppent les chagrins des personnages. Ces romans, on retarde aussi le moment de les quitter parce que ce sont des plaisirs rares: le précédent («Trois jours chez ma mère», prix Goncourt 2005) accusait déjà sept ans d'âge; il était temps que l'irrésolu François Weyergans se résolve enfin à planter le point final de celui-ci.

 

1-french-author-weyergans-smiles-after-he-received-the-literary-goncourt-prize-in-paris_412.1239050571.jpgLe narrateur de «Royal Romance» est un écrivain. Daniel Flamm n'a guère de soucis matériels puisqu'un papetier norvégien le finance généreusement, ce qui lui laisse beaucoup de temps pour se compliquer la vie en courant les jupons. Marié à Astrid qu'il a juré de ne jamais quitter, si bien que c'est elle-même qui finira par le faire, il rencontre Justine à Montréal. Comédienne, fantasque, tourmentée et en âge d'être sa fille, elle aime la musique de Wagner, les livres de Jean Starobinski, les films porno et les cocktails Royal Romance: une moitié de gin, un quart de Grand Marnier, un quart de fruits de la passion et une touche de grenadine.

 

Daniel Flamm se vide de ses souvenirs. Première nuit avec Justine. Promenades. Restaurants japonais. Malentendus. Aventures parallèles... Leur amour dure mais s'effiloche, s'égare en conversations téléphoniques ou en pauvres sms qui sont loin des poèmes de Ronsard. Naufrage banal dont on se ficherait, d'ailleurs, si le narrateur n'avait ce charme chiffonné et cette mauvaise foi irrésistible dans ses rapports avec lui-même que seul Woody Allen saurait incarner à l'écran. «Royal Romance», c'est une drôle de tragédie qui va sur un rythme allegro ma non troppo. François Weyergans étant en outre un virtuose de la digression, son roman permet aussi d'en apprendre un rayon sur les bouilloires électriques.

 

 

 

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«Royal Romance»

François Weyergans

Julliard, 207 p.

 

 

 

18/02/2012

Peter Stamm: un art de la suggestion

Une remarque de Peter Stamm m'avait frappé, il y a deux ans, quand j'étais allé lui rendre visite à Winterthur pour récolter la matière d'un portrait littéraire. Parlant des critiques qui avaient souligné la beauté du décor enneigé dans lequel se déroule «Paysages aléatoires» (Bourgois, 2002), l'écrivain alémanique s'était étonné: «C'est curieux. En réalité, ce roman comporte très peu de passages descriptifs...»

 

les-vies-engourdies-de-peter-stamm.jpgTout Peter Stamm se révèle là. Dans cet art de l'ellipse. Dans ce puissant pouvoir de suggestion dont il serait inutile de vouloir percer le secret (car c'est précisément un art, et non l'application d'une technique). Il en va ainsi dans les dix nouvelles qui composent «Au-delà du lac» et qui, presque toutes, se situent à proximité du lac de Constance. La plupart du temps, ce dernier est à peine mentionné. Et pourtant on l'imagine, on le voit, on le sent, on éprouve la masse de ses eaux traversées de courants profonds.

 

Les personnages de ces nouvelles, eux aussi, semblent entraînés par des courants invisibles à la surface. Un vieil homme saute subitement dans un train et abandonne sa femme hospitalisée. Une professeur de piano ne supporte pas que son élève sacrifie ses talents musicaux à la natation. Une enfant, un beau soir, décide de ne plus rentrer chez elle et s'en va vivre dans la forêt. Quelque chose est venu déchirer le tissu des jours: ces personnages se rapprochent parfois, mais s'éloignent le plus souvent les uns des autres par des mouvements du corps et de l'âme dont les raisons leur échappent. Les nouvelles de Peter Stamm restituent avec une fine mélancolie le sentiment de devenir étranger aux autres en même temps qu'à soi-même. L'ordre des choses familières se lézarde: «Au-delà du lac» arpente des territoires où l'existence s'enveloppe d'une inquiétante étrangeté.

 

 

 

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«Au-delà du lac»

Peter Stamm

Traduit de l'allemand par Nicole Roethel

Christian Bourgois, 175 p.

 

 


04/02/2012

Jean-Paul Dubois prend l'ascenseur

Jean-Paul+DUBOIS.jpgOn s'intéresse trop peu aux ascenseurs. On croit les prendre, mais ce sont eux qui nous prennent. Ils nous aspirent, nous empaquettent, nous compriment, nous font vivre le pire cauchemar de la surpopulation humaine et, parfois, nous entraînent aussi dans leur chute. Sur ce dernier point, les fabricants protesteront en chœur: impossible... blablabla... freinage automatique de la cabine... blablabla... sécurité garantie à 100%...

 

Il n'empêche: le 4 janvier 2011, vers 13 heures, Paul Sneijder prend un ascenseur qui va se précipiter dans le vide du haut d'une tour de Montréal. Il est le seul survivant d'un accident qui n'aurait pas dû avoir lieu: «Cela ne devait pas être, et cependant cela fut.» A ma connaissance, «Le cas Sneijder» de Jean-Paul Dubois est le premier roman restituant à l'ascenseur l'importance qui est la sienne dans l'asservissement de l'espèce humaine. Là-dessus, le livre est très documenté. Après l'avoir lu, j'ai cessé de considérer les ascenseurs d'un oeil bonasse.

 

ascenseur1.jpgSorti du coma, Paul Sneijder déprime. Il ne supporte plus sa femme: une harpie parlant le sabir postmoderne du monde entrepreneurial, surtout préoccupée par l'extension sa «surface sociale». Il déteste les jumeaux qu'elle lui a donnés: deux avocats fiscalistes au cœur sec. Seules les cendres de sa fille Marie, née d'un premier mariage et morte dans cette chute fatale, lui apportent désormais un brin de chaleur...

 

«Le cas Sneijder», c'est l'histoire d'un homme mélancolique qui tombe, qui n'en finit pas de tomber, mais qui trouvera un sens à sa chute en devenant promeneur de chiens, «dogwalker», au désespoir de sa famille horrifiée par une telle déchéance sociale. Un humour doucement féroce flotte sur ces pages. Et on se surprend à éprouver une sorte de complicité fraternelle avec ce personnage fuyant l'horreur d'un monde ordonné par les ascenseurs.

 

 

 

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«Le cas Sneijder»

Jean-Paul Dubois

L'Olivier, 218 p.