06/09/2011

De Morges à Sarko

 

Dimanche, j'étais à Morges pour animer une rencontre avec l'écrivain Stephen Clarke dans le cadre de la manifestation «Le livre sur les quais» (je ne vais répéter ce que tout le monde a déjà dit sur les qualités de ce nouveau rendez-vous littéraire: sa volonté de se centrer sur le livre lui-même, sa convivialité, son esprit bienveillant, la beauté de son cadre, le public attentif... tout cela est parfaitement vrai).

 

stephen clarke_1_0.JPGStephen Clarke est Anglais, donc charmant. Comme Julian Barnes, il appartient à cette variété d'écrivains d'outre-Manche chez qui le voisin français suscite un mélange de stupeur, de curiosité ethnologique, d'affection et d'irrépressible moquerie.

 

La rencontre devait avoir lieu sur un bateau, le «Lausanne». On a donc embarqué pour discuter de ses trois livres traduits en français (tous disponibles en format de poche, Pocket) au fil d'une «croisière littéraire». Bien humide, le temps était aussi très britannique. On se serait cru sur la Tamise.

 

Pour préparer la rencontre, je m'étais plongé dans les livres de Stephen Clarke, ce qui ne demande pas le moindre effort. Et, en lisant Français, je vous haime, je suis tombé sur un passage qui m'a ravi autant que surpris: le récit de la visite d'Etat du président Nicolas Sarkozy en Angleterre, en mars 2008.

 

A l'époque, si ma mémoire est bonne, tout le monde avait disserté à perte de vue sur la tenue d'hôtesse de l'air rétro que portait Carla Bruni, et sur sa gracieuse révérence devant la reine. Mais qui s'était alors intéressé à la subtile humiliation du président français au château de Windsor? Pas grand monde, il me semble.

 

sarkogb-1-french-president-nicolas-sarkozy-and-first-lady-carla-bruni-are-greeted-by-britain-s-queen-elizabeth-in-windsor-southern-england_206.jpgDans Français je vous haime, Stephen Clarke donne de cet épisode un récit hilarant et édifiant dont il m'a garanti l'authenticité. Pour escorter le couple présidentiel jusqu'au château, la Couronne britannique avait mobilisé la garde des grenadiers et la cavalerie de la garde royale dont le cheval de tête, ce jour-là, portait le nom subtilement mortifiant d'Azincourt: en 1415, dans ce coin d'Artois, l'armée du roi d'Angleterre Henri V avait infligé une correction mémorable aux troupes françaises.

 

Après quoi, une fois arrivés au château, Nicolas et Carla ont dû rejoindre la salle du dîner par un chemin qui les a fait traverser une antichambre baptisée The Waterloo Room. En passant, ils ont donc pu admirer l'immense tableau de la bataille (1815) qui donne son nom à la pièce: une autre rossée mémorable pour les Français...

 

Mais ce n'est pas tout. A table, le jeu de l'humiliation s'est poursuivi, comme le raconte Stephen Clarke: «La nourriture était servie dans un service de porcelaine de Sèvres appartenant à l'origine à Louis XVI et acheté par George III à un prix symbolique lors d'une sorte de vide-grenier royal juste après la Révolution. M. Sarkozy ne le savait pas, mais il mangeait dans une assiette qui aurait clairement dû être propriété de l'Elysée.»

 

«Au final, conclut Stephen Clarke, la visite présidentielle a été organisée avec un mélange si subtil de politesse et de rebuffade qu'elle aurait presque pu être française.» C'est aussi pour leur élégance dans la vacherie qu'on aime les Anglais. Et Stephen Clarke en est un, pas de doute.

 

 

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Français, je vous Haime

Stephen Clarke

Traduit de l'anglais par Thierry Cruvellier. Pocket, 247 p.