13/10/2011

Un dernier verre avec Frédéric Beigbeder

 

Frédéric Beigbeder publie Premier bilan après apocalypse, un «best of» des cent meilleurs livres du dernier siècle dans lequel, modestie inattendue, il s'est abstenu d'y faire figurer les siens: on lui accorde un bon point.

 

A-t-il pour autant un goût littéraire? Cela ne crève pas les yeux. Le classement très personnel qu'il propose va de Fin de partie de Christian Knacht (centième place) à American Psycho de Bret Easton Ellis (première place), de Paludes d'André Gide pour le titre le plus ancien (1895) à Nada exist de Simon Liberati pour le plus récent (2007). Et ce livre où se croisent aussi Patrick Modiano et Gérard Lauzier, François Nourissier et Kurt Cobain, donne un peu l'impression d'ingurgiter une choucroute au chocolat.

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Frederic Beigbeder appartient à une génération grandie au milieu des Top 10, Top 50 et Top 100, ce qui modèle aussi son rapport à la littérature. Il aime classer, hiérarchiser, hit-paradiser: la lutte des classes n'est pas vraiment son genre; enfant de son temps et des beaux quartiers, il n'a connu que la lutte des places.

 

Mais il a beaucoup lu, c'est vrai. «Pas un jour sans une ligne»: telle semble être la devise de cet insatiable lecteur dopé à la coke et aux excitants médiatiques qui ne mérite ni excès de louanges, ni bien sûr tombereaux d'insultes.

 

Ses affirmations à l'emporte-pièce sont souvent gonflantes. Ses raccourcis de lecteur mondialiste sentent le procédé faisandé: «Ryû Murakami est le Régis Jauffret nippon», Hanif Kureishi est «le Philip Roth anglais», «Salinger est le Camus américain»... Mais, curieusement, il arrive que Frédéric Beigbeder charme de façon inattendue en écrivant par exemple sur le Journal de Valery Larbaud (42e place).

 

On perdrait son temps en prenant ce Premier bilan après apocalypse trop au sérieux. Proust et Céline en sont absents, mais on y trouve Hell de Lolita Pille (92e place) et les Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio (24e place) qui devancent de très loin les Nouvelles complètes d'Ernest Hemingway (91e place)...

 

Inutile de s'énerver là-dessus. Comme il serait également vain de discuter l'idée selon laquelle la littérature universelle aurait atteint son sommet avec American psycho de Bret Easton Ellis. Ce «best of» est programmé pour susciter des indignations sans surprise qui font partie du plan promo. Comme J. G. Ballard, Don DeLillo ou Raymond Carver, Frédéric Beigbeder est un ancien publicitaire. Mais lui n'a jamais cessé de l'être.

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 Dans ce bazar, un type d'écrivain revient avec insistance. Du genre à ne pas cracher dans son verre. Comme Jean-Claude Pirotte (45e place) décrit en «buveur invétéré». Ou la romancière anglaise Jean Rhys (40e place) qui était une éponge à gin. Ou encore Francis Scott Fitzgerald (10e place) qui s'enivrait jusqu'à ne plus savoir son nom glorieux. En indexant ainsi le talent sur le taux d'alcoolémie, Frédéric Beigbeder finit par prendre les Brèves de comptoir (24e place) pour une littérature sublime.

 

La polytoxicomanie ajoute au charme. D'Alain Pacadis, il retient Un jeune homme chic (99e place) qui serait «un modèle inégalé de débauche nihiliste et vomitive». Et il envie le coffre de la voiture dans laquelle Hunter S. Thompson embarque son lecteur pour une Las Vegas parano (41e place): cannabis, mescaline, LSD, cocaïne, tequila, rhum, Budweiser, nitrite d'amyle... Frederic Beigbeder cite longuement le passage. Ce Hunter S. Thompson lui en impose: il se tient devant ce géant toxique comme un petit garçon en culottes courtes.

- Dis, papa, c'est quoi un grand écrivain?

- C'est quelqu'un qui boit et qui se drogue plus que toi...

 

 

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Premier bilan après apocalypse

Frédéric Beigbeder

Grasset, 340 p.