20/01/2011

Dutourd de France

217fdb4c-2a69-11de-ba07-52c60b88057b[1].jpgJean Dutourd vient de mourir; le mauvais esprit est en deuil. En 2008, le vieux ronchon avait pris les devants en publiant son Journal intime d'un mort (Plon) qui, à l’heure de sa mise en bière, incite à ne pas trop en rajouter dans le lyrisme funèbre: «Il en est de la mort comme de tout, écrivait-il: tant qu'on n'y a pas tâté, on s'en fait un monde.»

 

J'ai appris sa disparition avec un pincement au cœur. Au fond, je l'aimais bien cet anar de droite qui faisait beaucoup d'efforts pour ne pas être aimé par les gens comme moi, lecteurs de Sartre et amateurs de rock américain. A une certaine époque, je n'aurais pas osé ouvrir un de ses livres sans l'avoir dissimulé au préalable derrière un Robbe-Grillet. Aujourd'hui, le «nouveau roman» tombe en poussière. Alors que Jean Dutourd n'a rien perdu de sa fraîcheur.

 

Sa prose est si claire qu'elle donne envie de s'y baigner. On trouve  dans son style la «gaieté perpétuelle» qu'il admirait chez Marcel Aymé. Sur l'auteur de La jument verte, Jean Dutourd écrivit ces lignes qu'on pourrait tout aussi bien appliquer à lui-même: «Cette gaieté est la marque des grands écrivains, ainsi que le goût de peindre les imbéciles ou, plus généralement, la bêtise, car la bêtise d'une époque est à la fois la chose la plus visible et la plus cachée.» (La chose écrite, Flammarion, 2009).

 

Mon premier Dutourd, je l'ai lu un peu par hasard, au sortir de l'adolescence. C'était Au bon beurre, son grand tube romanesque de 1953: l'histoire de Charles-Hubert et Julie Poissonard, crémier et crémière, qui profitent de l'occupation allemande pour faire leur beurre, précisément.

 

Beurre.jpgLes Poissonard sont veules, fourbes, opportunistes, sans scrupules et courbés devant l'occupant. Mais, quand survient la Libération, Charles-Hubert se métamorphose en résistant de la 25e heure et se met à hurler «Vive de Gaulle!» plus fort que tout le monde. Il faut relire Au bon beurre: c'est hilarant, féroce, bien vu... Et d'une actualité saisissante.

 

De nos jours, les Poissonard sont au gouvernement et à la tête de l'Etat. Longtemps la France a caressé le poil rêche du dictateur tunisien Ben Ali. Elle le trouvait très correct. Elle savait lui témoigner de l'amitié. A la dernière minute, la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie essaya même de lui fourguer une aide policière qu'elle avait en stock. C'est ainsi que la crèmerie France faisait tranquillement son beurre.

 

Or voilà que le dictateur chute et les Poissonard applaudissent. Ils jurent l’avoir à peine connu, ce Ben Ali... Bien sûr, ils l'ont toujours détesté! Et dire que ce Pinochet des sables imaginait obtenir l’asile au pays des droits de l'homme... Quelle outrecuidance! Aujourd'hui, la France des Poissonard couve d’un œil attendri la «révolution du jasmin» en se remémorant son 1789 ou son Mai 68. La révolution, elle connaît ça: c'est aussi un article qu'on trouve sur les rayons de sa crèmerie.

 

Décidément, Jean Dutourd n'a pas du tout l'air mort. Et le spectacle d'Au bon beurre continue, en France et ailleurs.

 

 

journal.gif

 

 

Journal intime d'un mort

Jean Dutourd

Plon, 148 p.

 

 

 

 

 

 

Chose.gifLa chose écrite

Jean Dutourd

Flammarion, 576 p.