25/06/2011

Mao, Mao, Mao...

 

mao_chine__2_.jpgLe maoïsme à la française est une curiosité dont on serait tenté de rire. Ecrivain, philosophe et professeur à l’Université de Caen, Bernard Sichère se remémore le jeune homme qu’il fut au début des années 70, quand certains faisaient encore mine de croire aux promesses du Grand Soir. Il publie Ce grand soleil qui ne meurt pas qu'on lit d’un œil amusé, intrigué, voire éberlué. Car d’où vient ce besoin de travestir les divagations politiques de sa jeunesse en prodigieuse aventure métaphysique?

 

Engagé dans les rangs disciplinés de l’Union des communistes de France (l’UCF sur laquelle régnait le philosophe Alain Badiou), Bernard Sichère n’a même pas un enlèvement de patron à son actif. Certes, il a contribué à la guérilla idéologique du «Groupe Foudre d’intervention marxiste-léniniste dans l’art et la culture» que les dirigeants de l’UCF avaient créé. Ajoutons-y quelques distributions de tracts aux heures blêmes et à la porte des usines, quand ces intellectuels mal réveillés allaient se frotter aux «masses fondamentales». Mais cela reste assez maigre: pas de quoi écrire la version maoïste des Mémoires d’outre-tombe

 

On est donc surpris par l’altitude revendiquée de Ce grand soleil qui ne meurt pas, son titre emphatique, son ton souvent solennel, sa Vérité dressée sur une majuscule. Bernard Sichère s’autorise tout au plus un léger vernis ironique là où ce récit autobiographique réclamerait plutôt le gros rire dévergondé de la farce.

 

Mais non, c’est du lourd. Du sérieux. L'auteur parle de son maoïsme d'alors comme d’une «ascèse», d’un «exercice spirituel» et même d'une «chevalerie». Défense d'en rire, «parce qu'il eut autour de nous finalement beaucoup de morts». Vraiment? Voudrait-on faire croire que la jeunesse maoïste et bourgeoise des seventies a été maltraitée par l'histoire comme la génération de ses pères ou de ses grands-pères? Allons, allons, ce serait au mieux ridicule. Et au pire obscène.

 

«Nous étions peut-être stupides, admet Bernard Sichère, mais nous n’étions pas des escrocs.» Etrange argument, comme si la sincérité de l’engagement devait blanchir toutes les errances qui furent quand même vertigineuses: en faisant passer l’immense camp de concentration chinois pour le paradis des prolétaires, le maoïsme occidental aura été un psychotrope plus puissant que le LSD.

 

Bernard Sichère a attendu la mort du Grand Timonier pour commencer à comprendre qu'il y avait quelque chose de pourri en son royaume. Chez ce philosophe prompt à brandir la Vérité, on peut s'étonner que la réalité criminelle du maoïsme chinois tienne au bout du compte si peu de place. Les massacres, comme c'est ennuyeux... Dans les deux ou trois mots chichiteux que Bernard Sichère leur concède, on sent que son indifférence d'aujourd'hui résonne avec celle qui était la sienne hier.

 

Franchement, il ne serait pas un peu malade, ce «grand soleil qui ne meurt pas»...

 

 

9782246785965_w150.jpgCe grand soleil qui ne meurt pas

Bernard Sichère

Grasset, 215 p.