16/02/2011

Ebouissements d'Andreï Makine

andrei-makine.jpgUne célèbre formule de Stendhal définit le roman comme «un miroir que l’on promène le long d’un chemin». Dans le nouveau roman d’Andreï Makine, ce miroir est en morceaux. Le livre des brèves amours éternelles en disperse les éclats sous les pas du lecteur. Des fragments de vie s’y reflètent. Bribes d’enfance en Russie soviétique. Scènes saisies dans le vif du socialisme réel. On ramasse ces morceaux en chemin. A la fin du livre, on s’aperçoit qu’ils s’agencent comme un vitrail.

 

Le narrateur est orphelin. Enfant, à la faveur d’une promenade de l’orphelinat, il découvre un jour la carcasse des tribunes du haut desquelles, à chaque 1er mai, les dirigeants promettent une entrée prochaine dans l’Eden du communisme. Il s’aventure dans ce labyrinthe de métal, s’y égare, désespère, finit par trouver la sortie et ressurgit devant une jeune femme assise en train de lire un livre. Pour la première fois, la féminité se révèle à lui sous des traits qui resteront à jamais inscrits dans sa mémoire: «La jeune femme assise sur les tribunes enneigées devint bien plus qu’un souvenir. Une façon de voir, de comprendre, une sensibilité, un ton sans lesquels ma vie n’aurait pas été telle qu’elle allait être.»

 

Il est là, le paradis, et nulle part ailleurs. Dans ces éclats où la beauté se révèle tout à coup de manière inattendue. Dans ces éblouissements d’un instant qui deviennent éternels au fond de soi. Dans ces moments de grâce qui sont, pour chacun, comme la formule secrète de sa propre existence.

 

Le livre des brèves amours éternelles célèbre ces moments humbles, fugaces, en leur permettant de respirer dans le récit. Andreï Makine cisèle chaque scène. Au passage, on croise une babouchka qui a connu Lénine, un vieux couple rescapé de la Russie blanche, et cet homme détruit par la prison et qui, dans son silence et son effacement, a pourtant «la force de rentre éternelle la beauté de celle qu'il aimait».

 

Sans fracas ni pathos, Andreï Makine sait rendre avec une économie de moyens l'émouvante grandeur de ces destins fracassés contre l'histoire, mais illuminés de l'intérieur. Sur fond de grisaille socialiste, son livre est une trouée de lumière.


 

7654020462_le-livre-des-breves-amours-eternelles.jpgLe livre des brèves amours éternelles

Andreï Makine

Seuil, 195 p.