21/09/2011

La beauté posthume du cinéma

 

9355bfa23f.jpgLes salles de cinéma ont beaucoup à voir avec l'enfance. Elles hantent nos premiers souvenirs. Elles sont le ventre où chacun a laissé s'accomplir sa propre œuvre au noir, en projetant ses peurs ou ses désirs dans des images plus grandes que soi. Quelles que soient les images mises en mouvement au fond de ces cavernes platoniciennes, l'expérience de la salle obscure est foncièrement enfantine: c'est se sentir plus petit que l'écran vers lequel on lève les yeux.

 

Faudra-t-il bientôt parler de cette expérience au passé? Je n'ai pas cessé de me poser cette question en me laissant porter par le magnifique livre de photos que le réalisateur Simon Edelstein consacre aux salles de cinéma en Suisse: Lux, Rex & Corso.

 

Bien sûr, on me dira que le cinéma n'est pas mort. Les périphéries de nos villes voient pousser des géants multiplex à côté des supermarchés et des terrains de sport. Et le numérique frappe à la porte du projectionniste; la technologie n'a pas dit son dernier mot dans les salles obscures. Il n'empêche: Lux, Rex & Corso donne à éprouver quelque chose comme la beauté posthume du cinéma.

 

Simon-Edelstein_p.jpgCe livre est d'abord un inventaire. Simon Edelstein a pris son appareil photo et son bâton de pèlerin pour faire le tour des 300 salles de cinéma qui restent en Suisse (il y en avait 646 en 1963). 200 d'entre elles ont finalement été retenues pour composer ce poème en images.

 

Il y a les paysages lumineux que dessinent les façades éclairées. Les enseignes de néon qui convoquent au rêve éveillé (Eden, Paradiso, Eldorado...). Les rangées de fauteuils sous la lumière tamisée. Le charme de ces petits cinéma d'arrière-pays qui, en Suisse, trouvent parfois à se loger entre des murs improbables: un ancien entrepôt de pompiers à Morat, un chalet à Crans-Montana...

 

La palme des plus beaux cinémas revient sans doute au Tessin dont le livre de Simon Edelstein illustre quelques joyaux. A Chiasso, le peintre Carlo Basilico a orné le Cinema Teatro d'une fresque au goût moderniste des années 1930. A Mendrisio, la façade du Mignon est une petite merveille. Et, à Lugano, l'architecte Rino Tami a conçu en 1956 la salle du Corso qui semble un vaisseau spatial.

 

pully-city.jpgLa salle de cinéma aura été un terrain d'expérimentation pour la fine fleur de l'architecture suisse, comme en témoignent aussi le Filmpodium de Zurich que Roman Clemens et Werner Frey ont imaginé dans l'esprit du Bauhaus (en 1949), ou les lignes avant-gardistes que Marc-Joseph Saugey a données au cinéma genevois Le Paris (en 1957).

 

Cette époque glorieuse est derrière nous. Lux, Rex & Corso montre aussi des salles à l'abandon, fermées, oubliées ou reconverties. Certaines ont parié sur le porno comme ultime planche de salut pour assurer leur survie. D'autres se sont transformées en magasins, en bars branchés, en lofts, en lieux de prière pour églises marginales, en n'importe quoi.

 

Le livre de Simon Edelstein porte sur cet archipel un regard finement mélancolique et déjà archéologique. Est-ce un inventaire avant fermeture? Les salles de cinéma désertent nos centre-villes. Le grand écran s'efface devant les petits qui prolifèrent sur un mode viral dans nos sociétés panoptiques. En tournant les pages de Lux, Rex & Corso, on sent un rêve qui file entre les doigts. Par ici la sortie...


 

 

images.jpgLux, Rex & Corso

Simon Edelstein

Editions d'autre part, 270 p.