15/08/2012

L'arche de JLK

Pour moi qui sors peu, le journal de Jean-Louis Kuffer est un de ces trous de serrure où j'aime coller l'oeil pour voir ce qui se passe dans le milieu littéraire romand. Je m'informe: cancans d'écrivains, amitiés et inimitiés, brouilles et embrouilles, trahisons et réconciliations... Qui n'a pas ses petits plaisirs de conciergerie? J'observe tout cela avec curiosité, mais aussi avec pas mal de retard puisque ces «Chemins de traverse» couvrent les années 2000 à 2005.


jl-kuffer.jpgBien sûr l'essentiel n'est pas là: la part de l'anecdote croustillante est d'ailleurs plutôt réduite dans ce journal de Jean-Louis Kuffer. Enchaînant là où s'arrêtait «L'ambassade du papillon» (Campiche, 2000), «Chemins de traverse» se révèle ondoyant et divers comme l'auteur lui-même. On y trouve des rencontres d'écrivains, des réflexions littéraires, des récits de voyages, des choses vues, des parenthèses méditatives, des radiographies intimes, des événements tristes ou joyeux... L'unité du livre tient à son ambition: Jean-Louis Kuffer accompagne par l'écriture la marche des jours pour être au plus près de ce qu'il a sur le coeur. Ainsi va la vie; ainsi va le journal.

 

Dans ce volume, j'aime en particulier le Kuffer grand lecteur (et chroniqueur à «24 Heures») qui ne passe pas une journée sans se frotter aux livres des autres. On voit dans son journal le goût littéraire qui se forge, qui n'a jamais fini de se forger. Parfois, on serait tenté de le corriger. Non, le premier roman de Noëlle Revaz vaut mieux que son appréciation chichiteuse... Et comment prétendre que le féroce Philippe Muray manquait d'humour? Mais Jean-Louis Kuffer consacre de belles pages nuancées à Simenon, Balzac, Philip Roth ou V. S. Naipaul. Il note qu'il y a «du Noé chez le passeur de livres appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables, voire les plus adverses».

 

 

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«Chemins de traverse. Lectures du monde (2000-2005)»

Jean-Louis Kuffer

Olivier Morattel Editeur, 418 p.

 

22/03/2012

Jacques Chessex est de retour

Il est émouvant de retrouver Jacques Chessex dans sa correspondance avec l'écrivain et journaliste Jérôme Garcin. On se rappelle la promesse sur laquelle Jacques Chessex avait conclu «L'interrogatoire» (Grasset), autoportrait posthume publié il y a tout juste un an: «Je reviendrai». Et le revoilà: on éprouve à nouveau, en lisant ces lettres échangées de 1975 à 2009 et rassemblées dans «Fraternité secrète», ce que furent la densité et le magnétisme de sa présence.

 

Image.jpgEn avril 1975, le jeune homme qui, d'une plume un peu encombrée, s'adresse à l'écrivain vaudois n'a que 19 ans. Il ne lui parle pas du prix Goncourt qui avait assis sa renommée parisienne («L'Ogre», 1973), mais d'un mince volume de poésie déniché dans la bibliothèque paternelle: «Le jour proche», premier livre de Jacques Chessex. Ce dernier répond à Jérôme Garcin. Malgré la différence d'âge, une affection spontanée va lier ces deux hommes trop tôt privés de père. Entre le stendhalien de Paris et le flaubertien de Ropraz, l'amitié durera plus de 30 ans. C'est Jérôme Garcin qui, le 14 octobre 2009, à la cathédrale de Lausanne, a prononcé l'éloge funèbre de l'écrivain.

 

Leur correspondance montre Jacques Chessex «à l'œuvre», revenant à la poésie, réalisant un livre d'entretiens avec son ami Garcin, écrivant «Les yeux jaunes» (1979) qui scandalisa la Suisse romande, ruminant de terribles colères contre ce «pays occupé, littéralement, par les roquets, les médiocres, les envieux»... Un Chessex vigoureux habite ces pages. Forcené de l'écriture. Général manœuvrant pour conduire ses livres à la bataille. Mais aussi un Chessex poète de son territoire, dont les lettres amenaient à Paris les vols de corneilles et les lumières du Jorat. Au plaisir de le retrouver s'ajoute celui de découvrir le jeune Garcin happé par la vie littéraire: «Fraternité secrète» est aussi, d'une certaine manière, son roman d'apprentissage.

 

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«Fraternité secrète»

Jacques Chessex et Jérôme Garcin

Grasset, 664 p.

 

 

 


 

 

05/01/2012

Que se passe-t-il dans les écoles d'art?

 

On lit toujours un nouvel auteur avec l'espoir qu'il possède sa «petite musique». Un son qui l'identifie. Le bon rythme. Le ton juste. L'art de faire entendre une note sans avoir à la jouer... Laurence Boissier, qui publie «Cahier des charges», se signale précisément par une petite musique personnelle, concise, légère, rapide, un peu désinvolte. Ses textes passent et s'en vont sur un rythme sec et charmant comme celui des talons hauts sur un parquet.


La comparaison avec la musique n'est peut-être pas la mieux assortie à Laurence Boissier qui sort de la Haute école d'art et de design de Genève. «Pour avoir fréquenté une école d'art, je suis en mesure de vous dire ce qui s'y passe», écrit-elle d'ailleurs dans «Une approche académique». Sur les quinze textes que rassemble son livre, c'est un des plus réussis: il feint d'enseigner au lecteur les techniques du moulage et du démoulage pour mieux l'acheminer vers un final orgiaque (voilà donc ce qui se passe dans les écoles d'art...). Souvent, dans ces petites proses bien tendues, circule un courant érotique qui dérègle l'ordre des choses. Chez le dentiste par exemple. Mais aussi dans le PV d'une réunion d'entreprise.

 

Pour Laurence Boissier, écrire c'est jouer. La parodie l'amuse. Elle détourne volontiers des matériaux qui n'ont rien de littéraire: le procès verbal, le discours statistique... Mais son humour lui sert aussi à accroître l'étrangeté du monde. Au-delà du cocasse, il y a chez elle un sens de l'absurde qui se dépose comme un vernis à la surface des réalités ordinaires. Alors on oublie que ces textes sont un peu disparates. Ou que Laurence Boissier fait parfois trop confiance aux procédés. On préfère écouter la petite musique de son «Cahier des charges» comme une belle promesse.

 

 

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«Cahier des charges»

Laurence Boissier

Editions d'autre part, 131 p.