08/11/2010

Houellebecq, finalement…

michel-houellebecq.jpgOuf, c’est Michel Houellebecq! La quatrième tentative aura été la bonne. Après Les particules élémentaires (en 1998), Plateforme (en 2001) et La possibilité d’une île (en 2005) qui tous avaient échoué à la porte du Goncourt, La carte et le territoire l’a emporté ce lundi au premier tour de scrutin. On ne peut pas dire que ce soit une surprise: des experts en «goncourologie» à l’oracle de Delphes en passant par mon pharmacien, tout le monde avait désigné  Michel Houellebecq comme l’archi-favori.


Mais c’est une délivrance: s’il n’avait pas eu le prix, on aurait dû débattre au moins jusqu’à Noël de l’injustice des jurés, imperméables au talent, sans doute grassement payés pour ne pas le reconnaître, et tous à la botte d’éditeurs qui se partagent la littérature comme Jeff Koons et Damien Hirst se partagent le marché de l’art dans La carte et le territoire. On peut donc se féliciter d’avoir échappé au plus mortel des débats.

L’autre raison de se réjouir, c’est que La carte et le territoire est un excellent roman. A sa sortie, début septembre, la critique n’avait d’ailleurs pas économisé les superlatifs pour dire tout le bien qu’elle pensait de ce grand livre, mélancolique et drôle, sur l’art à l’ère du marché et sur le devenir touristique de nos vieilles cultures européennes.

Désolé ne pas pouvoir me montrer plus original, je partage cet enthousiasme. La carte et le territoire est d’une coulée si fluide qu’on a le sentiment de naviguer en le lisant. Mieux que par le passé, Michel Houellebecq est parvenu à intégrer ses idées à la pâte romanesque sans que ça grumelle. A mon humble avis, c’est son meilleur roman.

On peut enfin se réjouir que les lauriers du Goncourt couronnent cette année un écrivain capable d’en supporter le poids. Car ce prix est une tempête qui s’abat d’un seul coup sur la tête du lauréat. D’abord grisé, il s’aperçoit vite que sa vie ne lui appartient plus. Etat de siège médiatique. Tournées promotionnelles. Tentations sexuelles auxquelles il lui arrive de succomber: «Attention! Goncourt et puis divorce…», avait coutume de prévenir Hervé Bazin.

Le Goncourt est un choc dont l’écrivain ne se remet pas toujours une fois le tumulte apaisé. Arrive alors le temps du doute, des questions taraudantes: comment écrire un nouveau roman à la hauteur du sacre qu’il a vécu? L’oublié Jean Carrière, lauréat 1972 avec L’épervier de Maheux, avait raconté quelques années plus tard comment le Goncourt fut le grand malheur de sa vie: inspiration en panne, dépression, chute sans fin dans les enfers médicamenteux…

Avec Michel Houellebecq, rien à craindre. La dépression, il la connaît depuis belle lurette. Il a bu tous les alcools. Il sait d’expérience que «jouir sans entrave» n’est que le triste fantasme de n’importe quel beauf débarqué sur les trottoirs de Pattaya. Et il n’a plus rien à redouter de la gloire qui lui a déjà amené des légions de fans, mais aussi des pluies de crachats. Plus rien ne saurait l’ébranler. Michel Houellebecq survivra à son Goncourt.

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La carte et le territoire
Michel Houellebecq
Flammarion, 428 p.