03/07/2012

Pour sortir de l'écomystification

Capture-d’écran-2012-06-06-à-11.37.39-198x300.pngL'économie, c'est Chronos qui dévore ses propres enfants. Elle avale tout. A commencer par le politique qui, pris dans les turbulences de la crise, espère le salut en s'abandonnant à des techniciens de la finance et à des anciens de Goldman Sachs comme c'est le cas en Italie. Le politique est à genoux devant l'économie. Le gouvernement des hommes s'efface désormais devant la gouvernance des choses: c'est ce que le philosophe français Jean-Pierre Dupuy (professeur à l'Université Stanford) appelle «l'économystification».

 

Comment en sortir? En tentant de contenir l'économie par un supplément d'éthique? «Trop tard, répond Jean-Pierre Dupuy, l'éthique est déjà écomystifiée. Ce serait comme ajouter un peu d'eau minérale à un verre d'eau du robinet.» Pour sa part, il trace un autre chemin dans son nouvel essai défini comme un «pamphlet conceptuel», qui est cependant plus conceptuel que pamphlétaire. Avouons-le: on transpire un peu en suivant cette réflexion qui s'élève en spirale, mais on jouit d'un magnifique panorama une fois parvenu au sommet.

 

Dans un monde où l'économie ne laisse rien hors d'elle-même, on a la faiblesse de croire que les économistes sont les mieux placés pour la comprendre. Erreur de perspective: ils sont en réalité aveugles aux présupposés métaphysiques de leur discipline. Jean-Pierre Dupuy, de son côté, se glisse tour à tour dans les habits du philosophe, du théologien ou du lecteur de romans pour «penser l'économie» contre les économistes.

 

En partant d'Adam Smith, jugé plus lucide que ses successeurs, le raisonnement passe ensuite par la théorie de la formation des prix, l'analyse du sacré, la pensée de René Girard, celle de Max Weber, et défie toute velléité d'en fournir un résumé. Sachez simplement que ce livre dense et ardu, mais également vif et étourdissant, conduit à une défense du prophétique en politique.


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«L'avenir de l'économie»

Jean-Pierre Dupuy

Flammarion, 292 p.

 

24/03/2012

Régis Debray soigne sa gauche

Profitant de cette année Rousseau, où l'on commémore le tricentenaire de sa naissance, Régis Debray met ses pas dans ceux du promeneur solitaire pour flâner à son tour en rêvant. Il publie «Rêveries de gauche», petit livre mélancolique, sarcastique et de prime abord intempestif. Car la gauche, devenue «réaliste», semble avoir depuis longtemps noyé ses rêves dans les «eaux glacées du calcul égoïste» (Marx).

 

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En songeant à ce que la gauche fut naguère, Régis Debray ne la reconnaît plus. Elle pensait la société divisée en classes; elle cultive désormais ses réseaux. Elle avait des militants; elle n'a plus que des supporters. Elle a aussi remplacé le social par le sociétal qui est beaucoup plus tendance. Et le goût du peuple par la cause du people.

 

Ce qui se serait perdu dans l'aventure, c'est la verticalité du temps. Le sens de la durée. La faculté des vivants à converser avec les morts. Régis Debray décrit une gauche qui, le nez collé à l'éternel présent, oublierait qu'elle se situe du côté de la «transmission» à travers le temps tandis que la droite, «matérialiste et frétillante», serait plutôt du côté de la «communication» à l'horizontale. Une partition des rôles qui se discute: la droite fut longtemps plus conservatrice que «frétillante» alors que la gauche, souvent emportée par sa religion du Progrès, entendait moins transmettre que faire table rase du passé.

 

Mais cela n'enlève rien au plaisir de cette déambulation rêveuse qui réserve ses plus belles pages à une évocation de l'historien Marc Bloch. Forcé de constater que Mitterrand fut «le dernier de nos chefs d'Etat qui savait sa langue», Régis Debray manie la sienne avec une dextérité éblouissante. Et on s'étonne donc que ce brillant esprit à la française, si attentif au soin du style, puisse négligemment lâcher à la page 11 ce «voire même» qui est un horrible pléonasme...

 

 

 

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«Rêverie de gauche»

Régis Debray

Flammarion, 103 p.

 

 

 


 

25/09/2011

Regarder l'humanité du monstre

 

h_9_ill_987256_hkg707174.jpgA Phnom Penh, en 1988, alors qu'il visite l'ancien lycée dont les Khmers rouges avaient fait le centre de torture «S21», l'ethnologue François Bizot découvre au mur la photo de celui qui en avait été le directeur. Et il le reconnaît. On le surnomme Douch. Il est à la fois l'homme à qui François Bizot doit la vie et un tortionnaire responsable de 40 000 morts au moins.

 

Dans Le portail, publié en 2000, François Bizot avait raconté comment, en 1971, vivant au Cambodge pour y étudier le bouddhisme, il avait été arrêté par les Khmers rouges et détenu 77 jours dans un camp placé sous l'autorité de Douch. Son exécution semblait certaine. Elle l'aurait été si une relation complexe et ténébreuse ne s'était nouée entre le prisonnier et son geôlier.

 

Il faut absolument lire Le Portail, récit terrible et d'une écriture magnifique. Après quoi il faut lire ce nouveau livre, Le silence du bourreau, qui en prolonge la descente implacable vers ce que l'homme ne peut s'avouer à lui-même: l'inacceptable «humanité du monstre» qui, comme Douch, fait soigneusement le mal en estimant faire le bien.

 

image_50604774.jpgEn 2009, François Bizot a témoigné au procès de Douch qui s'est tenu devant un tribunal mi-international, mi-cambodgien. Dans Le silence du bourreau, il refait le chemin intérieur qui conduit jusqu'à ce moment où l'un a pris la place de l'autre dans le rôle du prisonnier. Le récit qu'en donne François Bizot est à la fois hanté et précis (le procès-verbal de sa déposition figure d'ailleurs en annexe), hanté et d'une intensité tragique qui ne laisse pas le lecteur indemne. Ce livre est un gouffre.


 

 

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Le silence du bourreau

François Bizot

Flammarion, 246 p.