06/11/2010

Pourquoi lire Dantzig?

Jedantzig.jpg remercie Charles Dantzig: il publie un livre qui tombe à pic pour débuter un blog littéraire, et je ne pouvais pas ne pas commencer par lui. Cet ouvrage providentiel s’intitule Pourquoi lire?. That is the question, en effet. 

Charles Dantzig a écrit suffisamment d’excellents livres inspirés par ses lectures pour qu’on lui fasse confiance sur cette question. Son Dictionnaire égoïste de la littérature française par exemple: livre curieux, vif, sagace, impertinent, parfois vachard, souvent hilarant, toujours intelligent, dont on n’a pas cessé de déguster le millier de pages depuis sa parution (Grasset, 2005). Son auteur est d’une espèce rare dont la protection devrait s’imposer en cette année de la biodiversité: le grand érudit léger comme l’air.

Pourquoi lire? est un peu le «making of» du Dictionnaire égoïste. Pour produire une telle somme sur la littérature française, Charles Dantzig a dû passer plus de temps en compagnie des livres qu’à se coltiner ses contemporains. Ce qui, forcément, l’a conduit à s’interroger sur les raisons qui font tant chérir cette réclusion monacale de la lecture. Oui, pourquoi lire?


Charles Dantzig répond en 75 textes de tailles variables mais plutôt brefs, certains illustrés avec malice, qui déclinent toutes les bonnes, moins bonnes et très mauvaises raisons de lire: on peut s’adonner au vice de la lecture pour comprendre le monde, pour s’isoler, pour découvrir un secret, pour se reconnaître dans un livre, pour le plaisir d’être d’accord avec son auteur ou pour celui de le contredire, ou encore pour passer le temps en avion.


Quelques pages sont aussi consacrées à ceux qui lisent pour se masturber, mais Charles Dantzig semble avoir là-dessus quelques diligences de retard: on serait bien étonné s’il existait encore, à l’ère de l’internet, un seul adolescent qui se tripote en feuilletant le marquis de Sade.

A part ça, rien à redire. Pourquoi lire? est une fête à chaque page. On y musarde. On cueille ici une réflexion paradoxale, là une anecdote poilante. Charles Dantzig cède à ses humeurs capricieuses, s’autorise des digressions, parsème son texte de formules ciselées. Comme celle-ci qui nous encourage à vieillir en grand lecteur plutôt qu’en écrivain raté: «J’ai rencontré beaucoup moins de grands lecteurs amers de n’avoir pas écrit que de petits écrivains amers de n’être pas lus.»


Sur le fond, c’est un peu l’anti-Pennac. Charles Dantzig ne vous vend pas les vertus de la lecture comme un marchand de savonnettes. Il ne vous dit pas qu’elle va vous élever, vous civiliser, vous rendre meilleur. Au contraire: nous lirions plutôt «pour voir chez les autres les défauts que nous nous cachons à nous-mêmes».


Charles Dantzig vous certifie que la lecture ne sert à rien. Et comme il est bon acrobate, il vous explique aussitôt que cette absence d’utilité fait précisément tout son prix. Sans doute n’a-t-il pas tort: il y a dans le miracle de la lecture, par la grâce des bons auteurs, quelque chose qui excède toutes les causes sous la bannière desquelles on voudrait l’enrôler. Au fond d’eux-mêmes, ceux qui aiment lire le savent bien.


Pourquoi lire?
Charles Dantzig
Grasset, 249 p.
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