18/02/2012

Peter Stamm: un art de la suggestion

Une remarque de Peter Stamm m'avait frappé, il y a deux ans, quand j'étais allé lui rendre visite à Winterthur pour récolter la matière d'un portrait littéraire. Parlant des critiques qui avaient souligné la beauté du décor enneigé dans lequel se déroule «Paysages aléatoires» (Bourgois, 2002), l'écrivain alémanique s'était étonné: «C'est curieux. En réalité, ce roman comporte très peu de passages descriptifs...»

 

les-vies-engourdies-de-peter-stamm.jpgTout Peter Stamm se révèle là. Dans cet art de l'ellipse. Dans ce puissant pouvoir de suggestion dont il serait inutile de vouloir percer le secret (car c'est précisément un art, et non l'application d'une technique). Il en va ainsi dans les dix nouvelles qui composent «Au-delà du lac» et qui, presque toutes, se situent à proximité du lac de Constance. La plupart du temps, ce dernier est à peine mentionné. Et pourtant on l'imagine, on le voit, on le sent, on éprouve la masse de ses eaux traversées de courants profonds.

 

Les personnages de ces nouvelles, eux aussi, semblent entraînés par des courants invisibles à la surface. Un vieil homme saute subitement dans un train et abandonne sa femme hospitalisée. Une professeur de piano ne supporte pas que son élève sacrifie ses talents musicaux à la natation. Une enfant, un beau soir, décide de ne plus rentrer chez elle et s'en va vivre dans la forêt. Quelque chose est venu déchirer le tissu des jours: ces personnages se rapprochent parfois, mais s'éloignent le plus souvent les uns des autres par des mouvements du corps et de l'âme dont les raisons leur échappent. Les nouvelles de Peter Stamm restituent avec une fine mélancolie le sentiment de devenir étranger aux autres en même temps qu'à soi-même. L'ordre des choses familières se lézarde: «Au-delà du lac» arpente des territoires où l'existence s'enveloppe d'une inquiétante étrangeté.

 

 

 

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«Au-delà du lac»

Peter Stamm

Traduit de l'allemand par Nicole Roethel

Christian Bourgois, 175 p.