22/06/2011

Le jour où Michel Boujut est mort

 

723010_sans-titre[1].jpgMichel Boujut vient de mourir. J’ai peine à le croire quand j'ouvre son dernier livre, Le jour où Gary Cooper est mort, à la page où l’encre de sa dédicace ne semble pas encore sèche. Générique de fin, donc. Hommage et remerciements à ce merveilleux cinéphile dont on gardera toujours en mémoire l'émission légendaire qu’il réalisa de 1982 à 1991, «Cinéma, cinémas». Sa vie aura été faite de l’étoffe des films qu’il a aimés; et voilà que la pellicule se rembobine.

 

 

 La vie de Michel Boujut (né en 1940 à Jarnac) a pris une direction incertaine le jour où Gary Cooper est mort. C’était en 1961 et, à cette époque déjà, un vent d’émancipation soufflait sur l’Afrique du Nord. Dans les djebels d’Algérie, la France coloniale tirait ses dernières cartouches. Et, plutôt que d'acquiescer à l'ordre militaire des choses, Michel Boujut a fait un pas de côté; il a déserté.

 

 

 Avec des mots qui sonnent juste, son dernier livre raconte le grand écœurement remonté jusqu'à lui à travers deux générations. Celle de son grand-père «fauché comme un coquelicot» en 1914, dans la Marne. Et celle de son père qui connut quatre ans de captivité dans un stalag de Styrie. L'horreur de la guerre coulait dans le sang de ce jeune réfractaire qui, un beau matin, décide de «claquer la porte au nez de l'histoire».

 

 

 Exfiltré par un réseau d’aide aux déserteurs, Michel Boujut passe par Stuttgart avant de se retrouver à Lausanne. J'essaie de l'imaginer sortant du train dans la capitale vaudoise, remontant l’avenue de la Gare, lorgnant sur les jeunes filles en robes légères, découvrant dans l’éblouissement d’un jour d’été cette «ville qui m’a fait hier ce que je crois être resté aujourd’hui».

 

 

 Elle est touchante, cette fidélité à Lausanne qui court à travers les pages. Le jeune déserteur y découvre un petit monde «singulièrement effervescent» où passent des silhouettes qui nous sont familières. Les écrivains Jacques Chessex et Gaston Cherpillod. Le sulfureux éditeur Nils Andersson. Le fondateur de la Cinémathèque suisse Freddy Buache. Les Vaudois de cette époque n’étaient pas tous faits de la «pâte un peu molle» dont parlait Jean Villard-Gilles…

 

 

 Dans son autoportrait, Michel Boujut précise qu’il a publié là ses premières critiques de cinéma, d’abord dans la Feuille d’avis de Lausanne, puis dans la Gazette littéraire. Ce qu’il ne dit pas, en revanche, c’est qu’il donnera par la suite aux éditions de L’Age d’homme deux livres sur le cinéma suisse, l’un sur Michel Soutter, l’autre sur Alain Tanner. Ce cinéma, Michel Boujut a beaucoup contribué à le faire connaître et aimer. Voilà encore une part de notre dette; elle est immense.

 

 

 

 

1150246-gf[1].jpgLe jour où Gary Cooper est mort

Michel Boujut

Rivages, 170 p.