05/01/2012

Que se passe-t-il dans les écoles d'art?

 

On lit toujours un nouvel auteur avec l'espoir qu'il possède sa «petite musique». Un son qui l'identifie. Le bon rythme. Le ton juste. L'art de faire entendre une note sans avoir à la jouer... Laurence Boissier, qui publie «Cahier des charges», se signale précisément par une petite musique personnelle, concise, légère, rapide, un peu désinvolte. Ses textes passent et s'en vont sur un rythme sec et charmant comme celui des talons hauts sur un parquet.


La comparaison avec la musique n'est peut-être pas la mieux assortie à Laurence Boissier qui sort de la Haute école d'art et de design de Genève. «Pour avoir fréquenté une école d'art, je suis en mesure de vous dire ce qui s'y passe», écrit-elle d'ailleurs dans «Une approche académique». Sur les quinze textes que rassemble son livre, c'est un des plus réussis: il feint d'enseigner au lecteur les techniques du moulage et du démoulage pour mieux l'acheminer vers un final orgiaque (voilà donc ce qui se passe dans les écoles d'art...). Souvent, dans ces petites proses bien tendues, circule un courant érotique qui dérègle l'ordre des choses. Chez le dentiste par exemple. Mais aussi dans le PV d'une réunion d'entreprise.

 

Pour Laurence Boissier, écrire c'est jouer. La parodie l'amuse. Elle détourne volontiers des matériaux qui n'ont rien de littéraire: le procès verbal, le discours statistique... Mais son humour lui sert aussi à accroître l'étrangeté du monde. Au-delà du cocasse, il y a chez elle un sens de l'absurde qui se dépose comme un vernis à la surface des réalités ordinaires. Alors on oublie que ces textes sont un peu disparates. Ou que Laurence Boissier fait parfois trop confiance aux procédés. On préfère écouter la petite musique de son «Cahier des charges» comme une belle promesse.

 

 

cahier_charges_120x170.png

 

«Cahier des charges»

Laurence Boissier

Editions d'autre part, 131 p.

 

 

 


06/12/2011

Voyageons un peu avec Nicolas Verdan

 

On disait jadis que, pour voyager, le LSD revenait moins cher que les CFF. On pourrait en dire autant du genre romanesque, comme l'a compris l'écrivain vaudois Nicolas Verdan qui fait voyager son lecteur dans tous ses livres. «Le rendez-vous de Thessalonique» (2005) l'emmenait en Grèce; «Chromosome 68» (2008) en Italie et en France. Avec «Saga. Le Corbusier» (2009), ça virait même à la bougeotte: Paris, Alger, New York, Chandigarh, Corseaux...

 

keyimg20080731_9403031_2.jpgNicolas Verdan n'a pas tort de promouvoir le transport romanesque: son empreinte carbone est négligeable. Avec son nouveau roman, «Le patient du docteur Hirsfeld», on circule ainsi à travers l'Allemagne du IIIe Reich, le jeune Etat d'Israël et l'Argentine de l'après-guerre où se planquent des nazis en fuite. Précisons qu'il y a deux escales en Suisse. L'une à Zurich. Et l'autre au Tessin, sur le Monte Verità où séjourne parfois le docteur Hirschfeld.

 

Clef de voûte du roman, Magnus Hirschfeld a existé. Pétri du scientisme de son temps, mais d'une audace en avance sur son époque, il a fondé en 1919, à Berlin, un Institut de sexologie qui œuvrait pour la libération homosexuelle. Ce qui est romanesque, en revanche, c'est le récit construit autour de deux anciens patients. Karl Fein, avocat juif qui pratique le travestisme. Et Wilfried Blume, engagé chez les SS malgré sa passion fétichiste: trancher les nattes des jeunes filles. Leurs destins, happés par la fureur nazie, s'opposent et se répondent dans une intrigue que Nicolas Verdan orchestre avec doigté.

 

Il restitue aussi très bien le climat de névrose sexuelle dans lequel se construit le IIIe Reich. D'un côté, persécution de l'homosexualité, rage purificatrice, triangles roses. De l'autre, culte trouble du corps viril, «esprit de corps» très particulier des Sections d'Assaut... Cette dimension historique est habilement intégrée au roman, sans y laisser de grumeaux.

 

 

Patient_grand.jpg

 

Le patient du docteur Hirschfled

Nicolas Verdan

Campiche, 292 p.

 

22/11/2011

La couleur du poireau et la taille des capotes


3067200,2328100,highRes,maxh,480,maxw,480,Hans+Magnus+Enzensberger+%28media_665032%29.jpgL'Union européenne (UE) n'a pas que des défauts, Hans Magnus Enzensberger en convient. Il reconnaît quelques avantages au fait d'habiter une partie du monde que la guerre a épargnée depuis plus d'un demi-siècle et où il est désormais possible de changer de pays sans emporter avec soi un arsenal d'adaptateurs électriques pour brancher son rasoir à l'hôtel. Oui, l'intégration européenne aura au moins eu ça de bon.

 

Pour le reste, Enzensberger n'est pas tendre. A 82 ans, mais avec un mordant de jeune loup, l'écrivain bavarois a décidé de se payer l'eurocratie bruxelloise. Il lui consacre un pamphlet féroce dont est presque honteux de se régaler à un moment où l'UE va si mal. Mais on s'en régale tout de même.

 

De sa plume élégante, harmonieuse, héritière d'un grand style européen, Enzensberger cartographie l'empire d'une bureaucratie ayant surtout le souci de sa propre expansion. Il examine des dossiers interinstitutionnels, déchiffre des organigrammes, s'avance à travers une forêt d'acronyme, et traite cette triste matière avec une infinie drôlerie. «Le doux monstre de Bruxelles» désigne cette machine à produire des règlements sur la courbure des concombres, la couleur des poireaux ou la taille des préservatifs, et qui ambitionne de faire ainsi le bonheur des peuples avec leur assentiment si possible, mais contre leur volonté si nécessaire.

 

A l'UE souffreteuse, l'écrivain recommande un bon régime amaigrissant et un peu de fidélité à elle-même. Son pamphlet n'a de rien de nationaliste; c'est le livre d'un grand Européen qui sait ce qu'il doit à la culture de son continent. Et si l'UE se fiche de cette culture à laquelle elle concède une part infinitésimale de son budget, c'est pour lui une raison de se réjouir: «Des directives sur la façon dont on doit danser, peindre et écrire en Europe: il n'aurait plus manqué que ça!»

 


 

9782070134991FS.gif

 

Le doux monstre de Bruxelles ou L'Europe sous tutelle

Hans Magnus Enzensberger

Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary

Gallimard, 81 p.