26/05/2012

Qu'elle était belle, ma nostalgie...

La «rétromanie» mène le monde. Les commémorations défilent à un train d'enfer. Le vintage a la cote. La politique elle-même cultive la nostalgie. Et le siècle nouveau donne le torticolis à force de tourner la tête vers le passé. De ce phénomène, rien n'est plus significatif que le destin du rock qui recycle, revisite, réanime, réédite à tour de bras et semble n'avoir que la rétrospective pour seul avenir.

 

Le rock est ainsi devenu un musée dans lequel les parents conduisent leurs enfants par la main. Les reformations de groupes se multiplient: simon-reynolds-3.12.2012..jpgPolice, New York Dolls, Stooges, My Bloody Valentine... Des musiciens prennent l'habitude de donner des concerts au cours desquels ils jouent un de leurs albums historiques dans son intégralité et en respectant l'ordre des morceaux: David Bowie («Low»), Lou Reed («Berlin»), Sonic Youth («Daydream Nation»)... Sans parler des «tribute bands» qui reproduisent au détail près les prestations de groupes disparus. Dans «Rétromania», Simon Reynolds livre une analyse magistrale de cette ère, la nôtre, où le rock dévore son propre passé.

 

 

flyer1318830011.jpgA instar d'un Philippe Manoeuvre, par exemple, le critique de rock se croit souvent tenu de faire bouillir le vieux mythe d'une musique adolescente et rebelle pour les siècles des siècles. Britannique établi à New York, Simon Reynolds appartient à une autre tradition mieux établie dans le monde anglo-saxon. Celle d'une critique érudite, sagace, spéculative et intellectuellement audacieuse. «Rétromania» est une somme brillante dont on recommande les pages sur la culture «mod», sur l'imitation dans le «rétro-punk» japonais ou encore sur le formatage de la mémoire musicale par l'iPod et les archives de Youtube. Quel peut être le terme de cette «rétromanie»? A force de vampiriser son passé, le rock risque de l'assécher. Et l'on éprouvera alors la nostalgie d'un temps où la nostalgie était encore possible.

 

 

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«Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s'inventer un futur»

Simon Reynolds

Le Mot et le Reste, 487 107 p.

 

 

 

 

 

09/05/2012

Eric Felley et son Chanvrier Vert

Ce roman ne devait pas en être un. Au départ, Eric Felley s'était mis en tête d'écrire un pamphlet sur le «climat étrange» qui s'était installé avec la votation sur les criminels étrangers et la grève de la faim du chanvrier Bernard Rappaz. Mais l'écriture l'a conduit ailleurs: le vrai s'est mêlé au vraisemblable, au possible, au plausible, au faux qui semble parfois plus vrai que le vrai... Au bout du compte, il en est sorti un roman rusé et narquois qui déborde l'ambition initiale. On peut lire «Honte aux fachos» comme un roman à clefs, mais il vaut mieux que ça.


loi-jungle-vue-eric-felley-L-1.jpgComme l'auteur, qui travaille pour «Le Matin», le narrateur est un journaliste. Parti enquêter sur les passions xénophobes qui agitent son Valais natal, il reprend pied dans un monde dont il s'était tenu longtemps éloigné. Il renoue avec d'anciennes connaissances. Traîne les bistrots. Affronte la bise de novembre. Sonde les cœurs et les esprits qui s'échauffent vite. Et ramasse quelques informations ici ou là, en suivant des méthodes un peu erratiques que les manuels de journalisme ne recommandent pas. Mais cela contribue au charme de cet enquêteur: il y a un fond d'espièglerie dans le regard désabusé qu'il porte sur une Suisse ruminant ses humeurs vindicatives, mais aussi sur lui-même.


On s'amuse donc dans ce roman farceur et d'une belle écriture sarcastique qui s'écarte des faits l'ayant inspiré. Ici, le Chanvrier Vert meurt dans sa grève de la faim. Des soupçons se répandent sur les circonstances du décès. Et l'histoire va encore rebondir. Pour le journaliste, tout se passe comme si «les faits s'inventaient d'eux-mêmes». D'ailleurs, mène-t-il vraiment cette enquête qui finit par le conduire à Bad Ragaz? Ou serait-il en train de tenir un rôle dans un spectacle écrit par un scénariste invisible? Mais au fond il s'en fiche. Et le roman se termine sur une note légère.

 

 

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«Honte aux fachos»

Eric Felley

Slatkine, 182 p.

 

 

 

17/04/2012

Weyergans sur un air de romance

Qu'est-ce qui nous retient dans un roman de François Weyergans? Un je-ne-sais-quoi et un presque rien. Un bonheur léger. Une impression de lire en état d'apesanteur. De flotter comme cet humour nuageux dans lequel s'enveloppent les chagrins des personnages. Ces romans, on retarde aussi le moment de les quitter parce que ce sont des plaisirs rares: le précédent («Trois jours chez ma mère», prix Goncourt 2005) accusait déjà sept ans d'âge; il était temps que l'irrésolu François Weyergans se résolve enfin à planter le point final de celui-ci.

 

1-french-author-weyergans-smiles-after-he-received-the-literary-goncourt-prize-in-paris_412.1239050571.jpgLe narrateur de «Royal Romance» est un écrivain. Daniel Flamm n'a guère de soucis matériels puisqu'un papetier norvégien le finance généreusement, ce qui lui laisse beaucoup de temps pour se compliquer la vie en courant les jupons. Marié à Astrid qu'il a juré de ne jamais quitter, si bien que c'est elle-même qui finira par le faire, il rencontre Justine à Montréal. Comédienne, fantasque, tourmentée et en âge d'être sa fille, elle aime la musique de Wagner, les livres de Jean Starobinski, les films porno et les cocktails Royal Romance: une moitié de gin, un quart de Grand Marnier, un quart de fruits de la passion et une touche de grenadine.

 

Daniel Flamm se vide de ses souvenirs. Première nuit avec Justine. Promenades. Restaurants japonais. Malentendus. Aventures parallèles... Leur amour dure mais s'effiloche, s'égare en conversations téléphoniques ou en pauvres sms qui sont loin des poèmes de Ronsard. Naufrage banal dont on se ficherait, d'ailleurs, si le narrateur n'avait ce charme chiffonné et cette mauvaise foi irrésistible dans ses rapports avec lui-même que seul Woody Allen saurait incarner à l'écran. «Royal Romance», c'est une drôle de tragédie qui va sur un rythme allegro ma non troppo. François Weyergans étant en outre un virtuose de la digression, son roman permet aussi d'en apprendre un rayon sur les bouilloires électriques.

 

 

 

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«Royal Romance»

François Weyergans

Julliard, 207 p.