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16/11/2010

Haro sur Eco

Eco.jpgLa chasse à l’antisémite est ouverte et on tire du gros gibier tous les jours. Le dernier visé est Umberto Eco. En Italie, ce serait la polémique culturelle du moment et j’avoue avoir sursauté en découvrant ce qui est reproché au plus jovial des sémiologues transalpins: il serait coupable d’«antisémitisme involontaire».


En cause, le nouveau roman d’Eco que je n’ai pas encore lu, mais que je me réjouis de lire. Le cimetière de Prague, si j’en crois La Stampa, raconte l’histoire d’un faussaire plutôt doué mais peu sympathique qui, après avoir contrefait des testaments, passe à la vitesse supérieure et produit un faux notoire: les Protocoles des sages de Sion, texte écrit pour la police secrète de la Russie tsariste et qui se présente comme un plan de conquête du monde par les juifs et les francs-maçons.


Le cimetière de Prague n’a pas plu aux historiennes Anna Foa et Lucetta Scaraffia qui, l’une dans le mensuel de la communauté juive italienne, l’autre dans les colonnes de L’Osservatore romano, sont toutes deux tombées à bras raccourcis sur l’auteur. Umberto Eco, à force de mélanger le vrai et le faux, serait tombé dans le nauséabond. Elles ne disent pas qu’il est antisémite; mais ses choix romanesques le seraient. Le quotidien du Vatican dénonce ainsi le risque que «les descriptions continuelles de la perfidie des juifs fassent naître un soupçon d’ambiguïté».


Ce dernier mot mérite un détour. Faudrait-il purger les romans de leurs ambiguïtés? On imagine ce que cela donnerait. Il ne serait plus possible d’entrer dans les mystères du mal sans se protéger derrière le bouclier du bien. On ne pourrait plus faire goûter le poison sans proposer aussitôt le remède. Et le romancier qui aurait montré un incendiaire ne serait pas tranquille avant de l’avoir flanqué d’un pompier.

On en connaît des romans sans ambiguïté. Ce sont des livres à thèse, démonstratifs, des sermons travestis en fictions…  Faute de l’avoir lu, je ne sais pas si Le cimetière de Prague est un grand roman. Mais je sais que les grands romans, lorsqu’ils s'aventurent au cœur des ténèbres humaines, prennent toujours le risque d’être un peu ambigus.

 

eco[1].jpgIl cimitero di Praga
Umberto Eco
Bompiani, 523 p.

08/11/2010

Houellebecq, finalement…

michel-houellebecq.jpgOuf, c’est Michel Houellebecq! La quatrième tentative aura été la bonne. Après Les particules élémentaires (en 1998), Plateforme (en 2001) et La possibilité d’une île (en 2005) qui tous avaient échoué à la porte du Goncourt, La carte et le territoire l’a emporté ce lundi au premier tour de scrutin. On ne peut pas dire que ce soit une surprise: des experts en «goncourologie» à l’oracle de Delphes en passant par mon pharmacien, tout le monde avait désigné  Michel Houellebecq comme l’archi-favori.


Mais c’est une délivrance: s’il n’avait pas eu le prix, on aurait dû débattre au moins jusqu’à Noël de l’injustice des jurés, imperméables au talent, sans doute grassement payés pour ne pas le reconnaître, et tous à la botte d’éditeurs qui se partagent la littérature comme Jeff Koons et Damien Hirst se partagent le marché de l’art dans La carte et le territoire. On peut donc se féliciter d’avoir échappé au plus mortel des débats.

L’autre raison de se réjouir, c’est que La carte et le territoire est un excellent roman. A sa sortie, début septembre, la critique n’avait d’ailleurs pas économisé les superlatifs pour dire tout le bien qu’elle pensait de ce grand livre, mélancolique et drôle, sur l’art à l’ère du marché et sur le devenir touristique de nos vieilles cultures européennes.

Désolé ne pas pouvoir me montrer plus original, je partage cet enthousiasme. La carte et le territoire est d’une coulée si fluide qu’on a le sentiment de naviguer en le lisant. Mieux que par le passé, Michel Houellebecq est parvenu à intégrer ses idées à la pâte romanesque sans que ça grumelle. A mon humble avis, c’est son meilleur roman.

On peut enfin se réjouir que les lauriers du Goncourt couronnent cette année un écrivain capable d’en supporter le poids. Car ce prix est une tempête qui s’abat d’un seul coup sur la tête du lauréat. D’abord grisé, il s’aperçoit vite que sa vie ne lui appartient plus. Etat de siège médiatique. Tournées promotionnelles. Tentations sexuelles auxquelles il lui arrive de succomber: «Attention! Goncourt et puis divorce…», avait coutume de prévenir Hervé Bazin.

Le Goncourt est un choc dont l’écrivain ne se remet pas toujours une fois le tumulte apaisé. Arrive alors le temps du doute, des questions taraudantes: comment écrire un nouveau roman à la hauteur du sacre qu’il a vécu? L’oublié Jean Carrière, lauréat 1972 avec L’épervier de Maheux, avait raconté quelques années plus tard comment le Goncourt fut le grand malheur de sa vie: inspiration en panne, dépression, chute sans fin dans les enfers médicamenteux…

Avec Michel Houellebecq, rien à craindre. La dépression, il la connaît depuis belle lurette. Il a bu tous les alcools. Il sait d’expérience que «jouir sans entrave» n’est que le triste fantasme de n’importe quel beauf débarqué sur les trottoirs de Pattaya. Et il n’a plus rien à redouter de la gloire qui lui a déjà amené des légions de fans, mais aussi des pluies de crachats. Plus rien ne saurait l’ébranler. Michel Houellebecq survivra à son Goncourt.

La-carte-et-le-territoire.jpg

La carte et le territoire
Michel Houellebecq
Flammarion, 428 p.

06/11/2010

Pourquoi lire Dantzig?

Jedantzig.jpg remercie Charles Dantzig: il publie un livre qui tombe à pic pour débuter un blog littéraire, et je ne pouvais pas ne pas commencer par lui. Cet ouvrage providentiel s’intitule Pourquoi lire?. That is the question, en effet. 

Charles Dantzig a écrit suffisamment d’excellents livres inspirés par ses lectures pour qu’on lui fasse confiance sur cette question. Son Dictionnaire égoïste de la littérature française par exemple: livre curieux, vif, sagace, impertinent, parfois vachard, souvent hilarant, toujours intelligent, dont on n’a pas cessé de déguster le millier de pages depuis sa parution (Grasset, 2005). Son auteur est d’une espèce rare dont la protection devrait s’imposer en cette année de la biodiversité: le grand érudit léger comme l’air.

Pourquoi lire? est un peu le «making of» du Dictionnaire égoïste. Pour produire une telle somme sur la littérature française, Charles Dantzig a dû passer plus de temps en compagnie des livres qu’à se coltiner ses contemporains. Ce qui, forcément, l’a conduit à s’interroger sur les raisons qui font tant chérir cette réclusion monacale de la lecture. Oui, pourquoi lire?


Charles Dantzig répond en 75 textes de tailles variables mais plutôt brefs, certains illustrés avec malice, qui déclinent toutes les bonnes, moins bonnes et très mauvaises raisons de lire: on peut s’adonner au vice de la lecture pour comprendre le monde, pour s’isoler, pour découvrir un secret, pour se reconnaître dans un livre, pour le plaisir d’être d’accord avec son auteur ou pour celui de le contredire, ou encore pour passer le temps en avion.


Quelques pages sont aussi consacrées à ceux qui lisent pour se masturber, mais Charles Dantzig semble avoir là-dessus quelques diligences de retard: on serait bien étonné s’il existait encore, à l’ère de l’internet, un seul adolescent qui se tripote en feuilletant le marquis de Sade.

A part ça, rien à redire. Pourquoi lire? est une fête à chaque page. On y musarde. On cueille ici une réflexion paradoxale, là une anecdote poilante. Charles Dantzig cède à ses humeurs capricieuses, s’autorise des digressions, parsème son texte de formules ciselées. Comme celle-ci qui nous encourage à vieillir en grand lecteur plutôt qu’en écrivain raté: «J’ai rencontré beaucoup moins de grands lecteurs amers de n’avoir pas écrit que de petits écrivains amers de n’être pas lus.»


Sur le fond, c’est un peu l’anti-Pennac. Charles Dantzig ne vous vend pas les vertus de la lecture comme un marchand de savonnettes. Il ne vous dit pas qu’elle va vous élever, vous civiliser, vous rendre meilleur. Au contraire: nous lirions plutôt «pour voir chez les autres les défauts que nous nous cachons à nous-mêmes».


Charles Dantzig vous certifie que la lecture ne sert à rien. Et comme il est bon acrobate, il vous explique aussitôt que cette absence d’utilité fait précisément tout son prix. Sans doute n’a-t-il pas tort: il y a dans le miracle de la lecture, par la grâce des bons auteurs, quelque chose qui excède toutes les causes sous la bannière desquelles on voudrait l’enrôler. Au fond d’eux-mêmes, ceux qui aiment lire le savent bien.


Pourquoi lire?
Charles Dantzig
Grasset, 249 p.
lire.jpg