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24/03/2012

Régis Debray soigne sa gauche

Profitant de cette année Rousseau, où l'on commémore le tricentenaire de sa naissance, Régis Debray met ses pas dans ceux du promeneur solitaire pour flâner à son tour en rêvant. Il publie «Rêveries de gauche», petit livre mélancolique, sarcastique et de prime abord intempestif. Car la gauche, devenue «réaliste», semble avoir depuis longtemps noyé ses rêves dans les «eaux glacées du calcul égoïste» (Marx).

 

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En songeant à ce que la gauche fut naguère, Régis Debray ne la reconnaît plus. Elle pensait la société divisée en classes; elle cultive désormais ses réseaux. Elle avait des militants; elle n'a plus que des supporters. Elle a aussi remplacé le social par le sociétal qui est beaucoup plus tendance. Et le goût du peuple par la cause du people.

 

Ce qui se serait perdu dans l'aventure, c'est la verticalité du temps. Le sens de la durée. La faculté des vivants à converser avec les morts. Régis Debray décrit une gauche qui, le nez collé à l'éternel présent, oublierait qu'elle se situe du côté de la «transmission» à travers le temps tandis que la droite, «matérialiste et frétillante», serait plutôt du côté de la «communication» à l'horizontale. Une partition des rôles qui se discute: la droite fut longtemps plus conservatrice que «frétillante» alors que la gauche, souvent emportée par sa religion du Progrès, entendait moins transmettre que faire table rase du passé.

 

Mais cela n'enlève rien au plaisir de cette déambulation rêveuse qui réserve ses plus belles pages à une évocation de l'historien Marc Bloch. Forcé de constater que Mitterrand fut «le dernier de nos chefs d'Etat qui savait sa langue», Régis Debray manie la sienne avec une dextérité éblouissante. Et on s'étonne donc que ce brillant esprit à la française, si attentif au soin du style, puisse négligemment lâcher à la page 11 ce «voire même» qui est un horrible pléonasme...

 

 

 

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«Rêverie de gauche»

Régis Debray

Flammarion, 103 p.

 

 

 


 

22/03/2012

Jacques Chessex est de retour

Il est émouvant de retrouver Jacques Chessex dans sa correspondance avec l'écrivain et journaliste Jérôme Garcin. On se rappelle la promesse sur laquelle Jacques Chessex avait conclu «L'interrogatoire» (Grasset), autoportrait posthume publié il y a tout juste un an: «Je reviendrai». Et le revoilà: on éprouve à nouveau, en lisant ces lettres échangées de 1975 à 2009 et rassemblées dans «Fraternité secrète», ce que furent la densité et le magnétisme de sa présence.

 

Image.jpgEn avril 1975, le jeune homme qui, d'une plume un peu encombrée, s'adresse à l'écrivain vaudois n'a que 19 ans. Il ne lui parle pas du prix Goncourt qui avait assis sa renommée parisienne («L'Ogre», 1973), mais d'un mince volume de poésie déniché dans la bibliothèque paternelle: «Le jour proche», premier livre de Jacques Chessex. Ce dernier répond à Jérôme Garcin. Malgré la différence d'âge, une affection spontanée va lier ces deux hommes trop tôt privés de père. Entre le stendhalien de Paris et le flaubertien de Ropraz, l'amitié durera plus de 30 ans. C'est Jérôme Garcin qui, le 14 octobre 2009, à la cathédrale de Lausanne, a prononcé l'éloge funèbre de l'écrivain.

 

Leur correspondance montre Jacques Chessex «à l'œuvre», revenant à la poésie, réalisant un livre d'entretiens avec son ami Garcin, écrivant «Les yeux jaunes» (1979) qui scandalisa la Suisse romande, ruminant de terribles colères contre ce «pays occupé, littéralement, par les roquets, les médiocres, les envieux»... Un Chessex vigoureux habite ces pages. Forcené de l'écriture. Général manœuvrant pour conduire ses livres à la bataille. Mais aussi un Chessex poète de son territoire, dont les lettres amenaient à Paris les vols de corneilles et les lumières du Jorat. Au plaisir de le retrouver s'ajoute celui de découvrir le jeune Garcin happé par la vie littéraire: «Fraternité secrète» est aussi, d'une certaine manière, son roman d'apprentissage.

 

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«Fraternité secrète»

Jacques Chessex et Jérôme Garcin

Grasset, 664 p.

 

 

 


 

 

13/03/2012

L'Italie paradoxale de Roberto Saviano

 

En Italie, ceux qui luttent contre la mafia ont intérêt à mourir s'ils veulent être pris au sérieux. Le juge antimafia Giovanni Falcone fut longtemps un homme mal soutenu, entravé, diffamé, parfois trahi, et ne devint un héros national que le jour de mai 1992 où Cosa Nostra fit sauter sa voiture et celle de son escorte. «Comme si la mort était la dernière preuve possible de l'authenticité de son combat contre la mafia», écrit Roberto Saviano dans «Le combat continue».

 

image.jpgIl sait de quoi il parle. Condamné à mort par la mafia qui n'a pas aimé son livre «Gomorra» (Gallimard, 2007), lui non plus n'a pas été pris au sérieux quand Silvio Berlusconi lui a reproché de donner une mauvaise image de son pays. Aurait-il dû mourir pour lui démontrer la justesse de son combat? Convaincu que l'Italie vaut mieux que ses élites politiques, Roberto Saviano a préféré s'adresser directement à elle en réalisant une émission de télévision en quatre partie qui, diffusée fin 2010, a battu des records d'audience et fait souffler la polémique.

 

«Le combat continue» réunit les textes écrits pour cette émission. C'est comme une coupe à travers une Italie paradoxale. Pays de vieux, mais où la mafia mise sur la jeunesse. Pays réputé pour son désordre, mais où rien n'est mieux organisé que le travail des clans criminels. Pays où la culture mafieuse combine «le plus haut degré de tradition archaïque» - rituels immuables, pratiques ataviques - avec le «plus haut degré d'évolution économique».

 

Le grand talent de Roberto Saviano, c'est avant tout son art du récit. Les investissements de la 'Ndrangheta en Italie du Nord, la Campanie saturée d'ordures, le boss repenti sur lequel se clôt le livre, tout cela est raconté avec la force d'un homme convaincu qu'un récit peut conduire à l'action et contribuer à «réparer le monde». Une autre Italie est pour lui possible: celle qui renouerait avec les rêves et les idéaux ayant conduit, il y a 150 ans, à l'unité du pays.


 

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«Le combat continue. Résister à la mafia et à la corruption»

Roberto Saviano

Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli

Robert Laffont, 193 p.

 


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