« 2011-09 | Page d'accueil | 2011-11 »

27/10/2011

Un peu de lumière dans l'automne grec

 

bonnard.gifLa Grèce n'est pas seule à vivre sous le poids d'une dette immense; celle que nous avons à son égard est tout aussi considérable. Pour qui en doute, il suffit d'ouvrir Civilisation grecque d'André Bonnard. Publiés dans les années 1950, ces trois volumes vont d'Homère à Epicure et nous transmettent, avec amour, les beaux fruits d'une culture qui a mûri au fil des siècles: «Pomme verte, écrivait André Bonnard, il aura fallu un très long temps pour te dorer. Il ne fait pas toujours soleil dans l'histoire des hommes.»


Professeur dans un gymnase lausannois, Yves Gerhard ramène la présence lumineuse d'André Bonnard au milieu de ce triste automne grec. Il lui consacre un ouvrage qui est à la fois un portrait du personnage, une introduction documentée à son œuvre et une évocation de ceux qui, après lui, ont occupé la chaire de grec à l'Université de Lausanne: André Bonnard et l'hellénisme à Lausanne au XXe siècle.


Ce livre est en outre le prélude au retour de Civilisation grecque qui va bientôt reparaître à L'Aire. Pour la Grèce menacée de faillite, c'est, de loin, la meilleure nouvelle depuis longtemps: il faudra se jeter sur cette somme érudite, mais habitée par une âme de poète, qui n'a rien perdu de sa fraîcheur. Civilisation grecque compte parmi les plus beaux livres écrits en Suisse romande.


D'où la perplexité que ravive l'ouvrage d'Yves Gerhard: comment André Bonnard a-t-il pu, croyant retrouver l'humanisme grec dans les plans quinquennaux, servir à la fois Homère et Staline? Car l'helléniste lausannois fut aussi un compagnon de route des communistes et il paya d'ailleurs son engagement: en 1949, alors qu'on se battait en Corée, il fut arrêté en gare de Zurich, accusé d'espionnage et traîné devant un tribunal. Dans le canton de Vaud, Ramuz a raté le Nobel. Mais André Bonnard, lui, fut l'heureux lauréat du Prix Staline de la paix en 1955.

 

 

Couv_gerhard_2011.jpg

 

André Bonnard et l'hellénisme à Lausanne au XXe siècle

Yves Gerhard

L'Aire, 199 p.

 

 

 

 

18/10/2011

Luc Dietrich: comme une comète

 

Il est agréablement troublant de voir un écrivain oublié revenir à pas de fantôme, traverser le temps, percer l'indifférence de l'époque et reprendre sa place comme une vieille connaissance. C'est ce qui m'est arrivé avec Luc Dietrich. La biographie que lui consacre Frédéric Richaud m'a incité à rouvrir son livre majeur: «L'apprentissage de la ville». Cette prose d'une beauté nette et franche, cette violence bridée par l'écriture, ce sont les marques d'un grand écrivain passé comme une comète et mort à l'âge de 31 ans, en 1944.


275484_1043505160_5160051_n.jpg

Pour le biographe, une vie brève n'est pas forcément un oreiller de paresse: Frédéric Ricaud a travaillé près de vingt ans pour réunir la matière de ce livre qui ressuscite Luc Dietrich (dont il est aussi le lointain cousin). Le récit captive. On reste sidéré devant cette vie aussi dense que chahutée. Parents toxicomanes. Suicide du père. Dérive de la mère. Internat où l'enfant se retrouve au milieu de «jeunes fous baveux». Petits métiers improbables. Fréquentation du grand banditisme. Alcools, drogues, ivresses du sexe déchaîné... Il y a chez Luc Dietrich toute les brutalités de l'existence mêlées à la douleur d'un enfant inconsolable.

 

Un peu de lumière entre dans sa vie avec la rencontre d'un aristocrate vêtu comme un clochard: Lanza del Vasto qui, par la suite, va mettre ses pas dans ceux de Gandhi et fonder la Communauté de l'Arche. La biographie de Frédéric Ricaud montre l'immense influence, morale, spirituelle, mais aussi littéraire, que Lanza del Vasto aura exercée sur ce jeune homme toujours en train de chuter, de se relever et de rechuter dans ses tourments. Leur amitié est émouvante. Sans elle, Luc Dietrich n'aurait pas écrit ces livres d'un style saisissant, «Le bonheur des tristes» et «L'apprentissage de la ville», qui cherchent la connaissance de soi par les gouffres.

 

 

9782246750314FS.gif

 

Luc Dietrich

Frédéric Richaud

Grasset, 314 p.

 

 

 


 

13/10/2011

Un dernier verre avec Frédéric Beigbeder

 

Frédéric Beigbeder publie Premier bilan après apocalypse, un «best of» des cent meilleurs livres du dernier siècle dans lequel, modestie inattendue, il s'est abstenu d'y faire figurer les siens: on lui accorde un bon point.

 

A-t-il pour autant un goût littéraire? Cela ne crève pas les yeux. Le classement très personnel qu'il propose va de Fin de partie de Christian Knacht (centième place) à American Psycho de Bret Easton Ellis (première place), de Paludes d'André Gide pour le titre le plus ancien (1895) à Nada exist de Simon Liberati pour le plus récent (2007). Et ce livre où se croisent aussi Patrick Modiano et Gérard Lauzier, François Nourissier et Kurt Cobain, donne un peu l'impression d'ingurgiter une choucroute au chocolat.

449db3c2-8bcd-11de-b2d5-9245a449e6b3.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Frederic Beigbeder appartient à une génération grandie au milieu des Top 10, Top 50 et Top 100, ce qui modèle aussi son rapport à la littérature. Il aime classer, hiérarchiser, hit-paradiser: la lutte des classes n'est pas vraiment son genre; enfant de son temps et des beaux quartiers, il n'a connu que la lutte des places.

 

Mais il a beaucoup lu, c'est vrai. «Pas un jour sans une ligne»: telle semble être la devise de cet insatiable lecteur dopé à la coke et aux excitants médiatiques qui ne mérite ni excès de louanges, ni bien sûr tombereaux d'insultes.

 

Ses affirmations à l'emporte-pièce sont souvent gonflantes. Ses raccourcis de lecteur mondialiste sentent le procédé faisandé: «Ryû Murakami est le Régis Jauffret nippon», Hanif Kureishi est «le Philip Roth anglais», «Salinger est le Camus américain»... Mais, curieusement, il arrive que Frédéric Beigbeder charme de façon inattendue en écrivant par exemple sur le Journal de Valery Larbaud (42e place).

 

On perdrait son temps en prenant ce Premier bilan après apocalypse trop au sérieux. Proust et Céline en sont absents, mais on y trouve Hell de Lolita Pille (92e place) et les Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio (24e place) qui devancent de très loin les Nouvelles complètes d'Ernest Hemingway (91e place)...

 

Inutile de s'énerver là-dessus. Comme il serait également vain de discuter l'idée selon laquelle la littérature universelle aurait atteint son sommet avec American psycho de Bret Easton Ellis. Ce «best of» est programmé pour susciter des indignations sans surprise qui font partie du plan promo. Comme J. G. Ballard, Don DeLillo ou Raymond Carver, Frédéric Beigbeder est un ancien publicitaire. Mais lui n'a jamais cessé de l'être.

frederic_beigbeder_un_verre_a_la_main_reference.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dans ce bazar, un type d'écrivain revient avec insistance. Du genre à ne pas cracher dans son verre. Comme Jean-Claude Pirotte (45e place) décrit en «buveur invétéré». Ou la romancière anglaise Jean Rhys (40e place) qui était une éponge à gin. Ou encore Francis Scott Fitzgerald (10e place) qui s'enivrait jusqu'à ne plus savoir son nom glorieux. En indexant ainsi le talent sur le taux d'alcoolémie, Frédéric Beigbeder finit par prendre les Brèves de comptoir (24e place) pour une littérature sublime.

 

La polytoxicomanie ajoute au charme. D'Alain Pacadis, il retient Un jeune homme chic (99e place) qui serait «un modèle inégalé de débauche nihiliste et vomitive». Et il envie le coffre de la voiture dans laquelle Hunter S. Thompson embarque son lecteur pour une Las Vegas parano (41e place): cannabis, mescaline, LSD, cocaïne, tequila, rhum, Budweiser, nitrite d'amyle... Frederic Beigbeder cite longuement le passage. Ce Hunter S. Thompson lui en impose: il se tient devant ce géant toxique comme un petit garçon en culottes courtes.

- Dis, papa, c'est quoi un grand écrivain?

- C'est quelqu'un qui boit et qui se drogue plus que toi...

 

 

9782246777113FS.gif

 

Premier bilan après apocalypse

Frédéric Beigbeder

Grasset, 340 p.

 

 

 

11/10/2011

Un terrifiant "conte de faits"

 

Pour se rassurer, on peut aller voir La guerre des boutons. Des bandes de jeunes comme on les aime. La guerre pour rire. Pour s'émouvoir. Pour croire que rien n'aurait changé sous le soleil qui éclaire aujourd'hui la banlieue blême, ses cités, ses centres commerciaux, ses parkings, ses désœuvrés. En 2006, on s'était pourtant aperçu qu'une bande de jeunes pouvait se muer en «gang des barbares».


2303377.jpgTout, tout de suite de Morgan Sportès est une reconstitution «romanesque» de l'enlèvement d'Ilan Halimi qui fut détenu 24 jours, horriblement torturé, puis poignardé, brûlé vif et laissé à l'agonie près d'une voie du RER. L'identité judiciaire l'a photographié sur la table d'autopsie. Ces images, écrit Morgan Sportès, montrent le visage d'un être qui «a passé trois semaines à l'école du mal. Ses yeux clos nous regardent. Ils nous voient sans doute mieux que grands ouverts. Ils nous radiographient.»


Morgan Sportès a longtemps enquêté avant d'écrire ce «conte de faits» qui est précis, minutieux, implacable et d'une lecture éprouvante, mais nécessaire. L'enlèvement d'Ilan Halimi ne s'y produit qu'au milieu du livre. Avant cela, le «cerveau» de la bande (Youssouf Fofana qui s'appelle ici Yacef) tâtonne en organisant des rapts qui foirent. Au départ, l'idée n'était pas de séquestrer un juif; ce choix n'arrive qu'un peu fortuitement. Et, du coup, le livre déplace l'éclairage sous lequel ce crime était apparu dans le débat public en 2006.


Plus que l'antisémitisme, c'est une ténébreuse bêtise qui tient ici le premier rôle. Elle est d'abord un manque: l'absence d'un véritable langage qui circule entre les êtres. Comme les mots font défaut, Yacef et sa bande passent aux actes. Ce sont des zombies de l'immédiat qui veulent tout et tout de suite. Et qui, comme tels, se montrent aussi barbares que bien accordés à l'imaginaire du consumérisme.

 

 

tout-tout-de-suite.png

 

Tout, tout de suite

Morgan Sportès

Fayard, 379 p.

 

 

 

04/10/2011

Le Marché est notre berger

 

Le capitalisme financier est redevenu romanesque. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle, mais c'est en tout cas une tendance illustrée, l'an dernier, par Les lois de l'économie de Tancrède Voituriez (Grasset) et, ces jours-ci, par Bienvenue dans la vraie vie de Bernard Foglino. En 1891, Emile Zola avait publié un grand roman de la puissance financière: L'argent. Depuis lors, plus grand chose. On pensait que les romanciers allaient toujours préférer le cul aux bourses. Et on a eu tort.

 

foglino-bernard.jpgLe héros de Bienvenue dans la vraie vie s'appelle Frank Medrano et travaille pour la plus grande banque du monde, le Consortium. A force d'exciter chaque jour les forces du marché, il s'épuise. Mais il est malin, ce qui lui permet de trouver la parade: avec deux rencontres de hasard, un expert de la finance et une conductrice de vélo-taxi, il va tenter de sauver sa carrière et donc sa peau en inventant une société fictive qu'il introduit en bourse. Mais on est dans un monde où le faux a autant de valeur que le vrai. Et le faux dévore le réel comme Chronos ses enfants.

 

Plus que la trame du roman, un peu démonstrative, c'est le paysage financier qui plaît au lecteur. Bienvenue dans un monde qui spécule sur la seconde à venir. Le présent est déjà du passé. Plus rien n'a d'épaisseur; tout se réduit à la légèreté des pixels et des chiffres qui dansent sur l'écran. Au Consortium, seuls comptent les arrêts du dieu Marché devant lequel tous s'inclinent. Comme le PDG de Goldman Sachs qui avait dit un jour: «Je ne suis qu'un banquier faisant le travail de Dieu.»

 

Dans son roman, Bernard Foglino réussit une joyeuse satire de cette religiosité perverse qui hante la finance. Comme l'actualité le prouve, le ton farceur n'est chez lui qu'un moyen d'être simplement réaliste. Son héros s'appelle Frank Medrano. Mais il aurait pu s'appeler Kweku Adoboli et travailler à UBS.

 

 

 

 

9782283025192FS.gif

 

Bienvenue dans la vraie vie

Bernard Foglino

Buchet/Chastel, 312 p.

 

 

 


 

All the posts