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27/09/2011

Touriste toi-même!

 

464147.jpgJe fais partie de ceux qui ont découvert Touriste de Julien Blanc-Gras grâce au «Masque et la plume» du 14 août. Il semblerait que l'enthousiasme des critiques littéraires invités ce jour-là à l'émission de France Inter ait vigoureusement boosté les ventes du livre. Le tourisme étant le domaine du grégaire par excellence, je me suis joint de bon cœur à ce mouvement de foule.

 

J'ai bien fait. Chronique d'un usage du monde sans noblesse ni héroïsme, Touriste est un livre charmant, finaud, très drôle et par moments instructif. Je lui dois de savoir désormais que la principauté du Liechtenstein partage avec la République d'Ouzbékistan l'étonnante particularité d'être le seul Etat au monde doublement enclavé, c'est-à-dire nécessitant que l'on traverse deux autres pays avant d'accéder à la mer: Vaduz, c'est le cauchemar du marin.

 

Julien Blanc-Gras pratique l'auto-dérision avec bonheur. Alors que des bataillons de touristes rentrent du moindre safari-photo convaincus de pouvoir en remontrer à Indiana Jones, lui ne cesse de souligner ses faux-pas, ses ratages et ses déconvenues devant un monde complètement «rincé de son exotisme» (Henri Michaux).

 

A Tahiti, les indigènes jouent du ukulélé pour coller à l'image que les Blancs se font de l'insulaire polynésien (cet instrument est d'origine hawaïenne; il n'a rien de tahitien). En Chine, «l'énigmatique cité fantôme» de Fengdu, datant du VIIe siècle, a pris un air festif venu de Disneyland. Et à Medellin, en Colombie, même la criminalité peut faire pleuvoir la manne touristique: Julien Blanc-Gras tombe ainsi sur un «Pablo Escobar Tour» qui, pour 96$, propose au visiteur «une vue unique sur le plus grand criminel du monde».

 

2696299518_c13243ed24.jpgIci, la plupart des écrivains-voyageurs auraient sans doute jeté l'éponge et avalé une pleine boîte d'anxiolytiques. Pas Julien Blanc-Gras. Il s'amuse au contraire de se découvrir si comique dans le miroir du touriste ordinaire. Loin de se rêver en découvreur ou en aventurier, il serait plutôt un touriste qui s'assume: c'est une espèce rare et foncièrement paradoxale.

 

«Le touriste traverse la vie, curieux et détendu, avec le soleil en prime», écrit Julien Blanc-Gras. Ça lui suffit. Et cette ambition modeste le pose en exception dans la masse touristique qui, pour reprendre la formule du sociologue Jean-Didier Urbain, auteur de L'idiot du voyage (Plon, 1991), semble atteinte par le «syndrome de Armstrong»: même à Mykonos, même à Bali où l'on a toutes les chances de croiser son pharmacien, rien n'est plus banal que ce fantasme narcissique d'être le premier à fouler un sol inconnu.

 

Tel est le paradoxe du touriste. Il fuit ce qu'il est. Il déteste se reconnaître dans l'image que lui offre son semblable. Il ressemble donc aux autres touristes dans son refus de leur ressembler.

 

De cet être tenu pour méprisable, la littérature de voyage cherche habituellement à prendre ses distances. Mais pas Julien Blanc-Gras qui, à l'inverse, tire de son adhésion à l'ethos touristique l'essentiel de son ressort comique.

 

Pour ma part, j'ai un petit faible pour l'épisode brésilien où il passe en revue les différentes attitudes offertes au touriste face à la misère indigène. Il y a la compassion, l'agacement, la culpabilité, mais aussi la commune indifférence qui s'exprime ainsi: «Ce bambin est bien mignon avec sa main tendue et son ventre gonflé par la malnutrition, mais chacun ses problèmes, mon petit gars. Tu vois, moi je n'ai plus de batterie à mon portable et je ne vais pas enquiquiner tout le monde...»

 

 

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Touriste

Julien Blanc-Gras

Au diable vauvert, 260 p.

 

 

 

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