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31/08/2011

Electric Lydieland

 

20070928salvayreportrait.jpgQue retenir du livre que Lydie Salvayre consacre à Jimi Hendrix? Quelques lignes inspirées sur sa timidité. Le passage où elle évoque ses mains «longues et légères, avec ce quelque chose d'ailé dans leur mouvement qui était une pure merveille». Ou le récit de la rencontre ratée, en 1969, entre le guitar hero à la peau sombre et le «Killer» pianistique Jerry Lee Lewis, qui était par ailleurs (qui est toujours?) une teigne raciste. A part ça, quel ennui...


Hymne est une célébration. Lydie Salveyre s'agenouille devant l'icône de Jimi Hendrix comme lui-même s'agenouillait devant sa guitare en flammes. Mais l'effet n'est pas le même: présenté comme un «roman», sans qu'on sache ce qui justifie cette appellation, son livre tente de dissimuler sous la fureur stylistique la banalité du propos. Hymne est un chant de haute platitude.


Lydie Salvayre prévient qu'elle ne veut pas «faire concurrence aux biographies savantes». Très bien. La curiosité du lecteur en est même avivée. Jusqu'au moment où il s'aperçoit que cet Hymne lui sert une soupe mille fois réchauffée depuis plus de quarante ans: l'histoire d'un petit gars de Seattle abandonné par sa mère, maltraité par son père, éternellement malade de son enfance, qui deviendra un immense musicien et qui finira victime de ses excès comme de la cupidité régnant dans l'industrie du disque.


Il y a dans cet Hymne collé à la légende de Jimi Hendrix plus de clichés que dans l'appareil photo d'un touriste japonais. Sa guitare, c'est à la fois sa raison de vivre, sa maison, sa patrie, son sexe dressé et sa femme préférée (à part peut-être maman). Son génie, c'est une revanche prise sur l'humiliation et le chagrin. Et s'il est devenu un prodige, «c'est, simplement, qu'il osa être lui»...


hendrix-live-woodstock.jpgMais le plus discutable, sur quoi repose tout le livre, c'est de considérer que le climax de l'œuvre hendrixienne aurait été atteint avec son interprétation de l'hymne américain («The Star Spangled Banner») au festival de Woodstock, le 18 août 1969 à neuf heures du matin. Un grand moment, d'accord. Qui ne saurait toutefois faire oublier l'immense disque «Electric Ladyland». Lydie Salvayre le mentionne à peine; l'a-t-elle écouté?


En revanche, «The Star Spangled Banner» la met en transe. Torturé à l'électricité, l'hymne revisité par la guitare de Jimi Hendrix serait un concentré de révoltes qu'elle donne en exemple aux jeunes générations ignorantes. Refus des humiliations ancestrales qui coulent dans son sang mêlé. Refus de la guerre menée dans les rizières vietnamiennes. Refus des formes musicales qui emprisonnent. Refus de la marchandisation du rock et donc du capitalisme... Incarnation miraculeuse d'une radicalité dont Lydie Salvayre ne semble pas avoir fait le deuil, son Jimi Hendrix finit par paraître plus situationniste que Guy Debord lui-même.


Ce qui frappe, en outre, c'est l'esprit aristocratique de cet hymne à la révolte. Pour Lydie Salvayre, le public est invariablement «moutonnier», «incurieux», c'est-à-dire massivement con. Comme si, depuis le festival de Woodstock, le génie de Jimi Hendrix n'avait attendu que ce moment où Lydie Salvayre viendrait l'illuminer de sa prose.


A cette prétention du point de vue s'ajoute celle du style. Vibrante, incantatoire, furieuse, l'écriture de Lydie Salvayre cherche visiblement quelque chose comme un équivalent littéraire des fulgurances hendrixiennes. C'est placer la barre un peu haut: on est vite exténué par les emportement d'une écriture plus secouée de tics que le visage de Vincent Lindon à quatre heures du matin.


A la page 191, presque à la fin du livre, Lydie Salvayre pose finalement une bonne question sur elle-même. Pourquoi, se demande-t-elle, «je m'exalte et prends, malgré moi, ce ton pompeux et emphatique qui chez les autres m'insupporte»? Oui, Lydie, pourquoi? C'est la question qu'on s'était posée dès les premières pages.

 

 

 

 

poster_137631.jpg

Hymne

Lydie Salvayre

Seuil, 241 p.

24/08/2011

Le printemps arabe en bref

 

La rébellion libyenne, qu'on disait ensablée, est donc entrée dans Tripoli. Combien de pronostics, depuis le soulèvement tunisien, se sont révélés foireux? L'«Orient compliqué» n'a jamais mieux mérité sa réputation et l'on bute, jour après jour, sur le constat qu'il est bien difficile d'être le contemporain de son temps.

 

Pour comprendre le printemps arabe, l'heure des grandes sommes explicatives n'est pas encore venue. On a plutôt besoin de livres brefs, incisifs, qui font lever le nez de l'actualité tout en l'éclairant. Le manifeste des Arabes de Hasni Abidi possède ces qualités-là.

 

hasni_600.jpgDirecteur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERNAM), à Genève, Hasni Abidi publie un manifeste paradoxal dans la mesure où il ne précède pas le mouvement révolutionnaire, mais lui succède. Qui l'a senti se lever ce grand vent printanier? A peu près personne. Et c'est de là que part Hasni Abidi: «J'écris pour expliquer l'échec de l'écriture et de la théorie face à l'action.»

 

Le manifeste des Arabes est un bon guide. A travers une suite de vues synthétiques, le livre montre à la fois les grandes lignes transversales du paysage (la sclérose des régimes autoritaires, la question pétrolière, la dimension religieuse, les influences turque ou iranienne...) et les spécificités propres à chaque pays.

 

La Libye, où Kadhafi a fait le vide en détruisant toute forme d'organisation sociale ou politique, ne ressemble donc guère à la Tunisie où le syndicat UGTT, malgré Ben Ali, n'a jamais cessé de peser «comme institution médiane entre la société et le pouvoir». Et l'Algérie, qui fut pionnière sur la voie démocratique avec les manifestations de 1988, diffère de la Syrie (malheureusement trop absente du livre) qui demeure plongée dans la nuit noire de la répression depuis des décennies. Mais le même désir d'être enfin maître de son destin circule partout.

 

Hasni Abidi ne se berce pas d'illusions. Il sait que la route vers la démocratie sera longue. Il n'exclut pas les risques de régressions autoritaires. Mais il se réjouit que le printemps arabe ait au moins enterré une conviction largement répandue: cette idée selon laquelle les peuples arabes seraient condamnés à macérer dans la tyrannie et l'obscurantisme, sans jamais devoir rejoindre la modernité démocratique.

 

En France, un livre avait pourtant pris à rebrousse-poil cette vulgate dominante. En 2007, Le rendez-vous des civilisations de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil) se penchait sur les variables démographiques du monde musulman, scrutait ses taux de fécondité, analysait l'essor de l'alphabétisation et tirait cette conclusion résolument à contre-courant: «Le monde musulman est actuellement au cœur de la transition vers la modernité.»

 

CFA9A8E1CC22060C50B1BA_Large.jpgEn mars dernier, le site Arrêt sur images a eu la bonne idée d'inviter l'historien et démographe Emmanuel Todd pour discuter ce livre «prophétique» à la lumière du printemps arabe. Le résultat relève de la haute voltige intellectuelle. Des structures familiales aux révolutions en cours, Emmanuel Todd exécute des sauts vertigineux et retombe toujours sur ses pattes. On n'imaginait pas le savoir démographique aussi excitant. Emmanuel Todd se montre vif, déroutant, souvent drôle et si perspicace qu'il finira un jour par agacer à force de prédire des choses qui se réalisent: il avait déjà commencé dans les années 70 en annonçant la chute de l'Union soviétique (La chute finale, Robert Laffont).

 

L'émission a été jugée si bonne qu'Arrêt sur images en a tiré un petit livre édité par ses soins: Allah n'y est pour rien!, que Daniel Schneidermann a préfacé. On le recommande comme celui de Hasni Abidi.

 

En revanche, nul besoin de se précipiter sur L'étincelle. Révoltes dans les pays arabes de Tahar Ben Jelloun. C'est un livre bâclé, insignifiant et sans doute opportuniste. Sinon, comment expliquer l'infinie douceur avec laquelle l'auteur, né à Fès, traite le roi du Maroc Mohammed VI? Sous sa conduite éclairée, tout irait pour le mieux dans le meilleur des royaumes chériffiens possibles.

 

image.jpgMais le plus navrant se trouve aux premières pages du livre: ces deux chapitres dans lesquels Tahar Ben Jelloun prétend s'installer «dans la tête de Moubarak», puis dans celle de Ben Ali. La niaiserie et la grossièreté du trait sidèrent, comme dans ce passage où Tahar Ben Jelloun se fait le ventriloque du tyran tunisien: «Les gens s'imaginent que, lorsqu'on est chef d'Etat, on est en fer, en acier inoxydable. J'ai un coeur, j'ai des sentiments, j'aime les jardins et les bouquets de rose...» Pitié pour le lecteur!

 

Les tyrans, Tahar Ben Jelloun connait pourtant ça depuis belle lurette. En 1975, quand Hassan II avait lancé sa «marche verte» pour s'emparer du Sahara occidental, il avait publié un petit texte exalté («La prière de l'absent») à la gloire de ce roi conquérant, mais qui n'eut jamais le moindre scrupule à faire emprisonner, torturer et assassiner ses opposants...

 

 

le-manifeste-des-arabes-130x195.jpgLe manifeste des Arabes

Hasni Abidi

Encre d'Orient, 98 p.

 

 

 

 

9782350610269__9782350610269.jpgAllah n'y est pour rien!

Emmanuel Todd

arretsurimages.net (peut être commandé ou téléchargé sur www.lepublieur.com)

 

 

 


9782070134717.jpgL'étincelle. Révolte dans les pays arabes

Tahar Ben Jelloun

Gallimard, 122 p.

 

 

 

 

 

17/08/2011

Sylvie Tanette: on dirait le Sud...

 

Les Romands connaissent Sylvie Tanette. C'est une plume critique qu'ils lisent dans L'Hebdo ou Le Temps, mais c'est aussi une voix qui colore les ondes d'Espace 2 de son accent apporté de Marseille. Sylvie Tanette, c'est son charme, ajoute une saveur provençale à la littérature romande qu'elle connaît aussi bien que la Canebière. Quand elle en parle, on imagine le Valais de Maurice Chappaz planté d'oliviers. Et on croit entendre la stridulation des cigales jusque dans les livres de Jacques Chessex.

 

3092107.jpgLe premier roman de Sylvie Tanette a lui aussi des couleurs méridionales. Mais on est loin de la Provence allègre de Marcel Pagnol. On songe plutôt à l'Italie de Carlo Levi (Le Christ s'est arrêté à Eboli) ou d'Ignazio Silone (Fontamara): un Sud plus âpre, plus terreux, plus tragique.

 

Amalia Albanesi débute à l'aube du siècle dernier, dans un village des Pouilles. Paysages de pierres et de ronces. Paysannerie écrasée de soleil et de mépris. Cœurs endurcis par la vie rude. D'un trait souple et concis, Sylvie Tanette dessine ce monde économe de paroles où grandit la petite Amalia Albanesi: une enfant qui rêve et qui, devenue femme, ne cessera pas de rêver.

 

Les villageois la trouvent inquiétante, voire un peu sorcière, alors qu'elle est simplement insoumise. Quelque chose, en elle, résiste aux lois de la famille ou du clan. Amelia suit ainsi la pente de ses rêves et la voilà dans les bras d'un homme débarqué d'on ne sait où, dont l'étrangeté impose le silence sur son passage.

 

En réalité, Stepan vient de Turquie et fait miroiter l'existence d'un autre monde par-delà les collines, la mer et l'horizon. Au grand scandale de sa famille, Amalia épouse ce vagabond: «Enfin un homme à la hauteur de ses rêves!» Avec lui, elle va quitter les Pouilles pour s'établir à Alexandrie. Premier départ que le roman fera suivre de plusieurs autres.

 

Amalia est une femme qui a la tête remplie de créatures fabuleuses, mais qui marche droit devant elle, indépendante, obstinée, butée, sans jamais regarder en arrière. A sa fille Luna, elle raconte volontiers l'histoire de la femme de Loth qui, en fuyant Sodome, se retourne et se retrouve changée en statue de sel. Luna, elle aussi, saura partir sans se retourner quand elle suivra un bel anarchiste nommé Elias dans l'Espagne déchirée par la guerre civile.

 

Celle qui se retourne, dans le roman, c'est la narratrice. Amenée par un devoir scolaire de son fils à reconstituer l'arbre généalogique de sa famille, elle regarde en arrière et chemine à travers les trois générations de femmes qui, à partir de son arrière-grand-mère Amalia, conduisent jusqu'à elle: Amalia Albanesi, c'est avant tout le roman de cette narratrice qui tente de reconstruire son propre roman familial.

 

Sylvie Tanette ne prétend pas écrire une saga. Elle tisse plutôt quelques thèmes dont les échos se répondent d'une génération à l'autre. On accompagne ainsi des femmes qui s'arrachent à leur monde, à leurs origines, à tout ce qui pourrait les engluer dans un destin choisi pour elles. Et, faisant cela, ces femmes reproduisent la rupture inaugurale qu'Amalia avait accomplie avant elles. Liberté et nécessité se marient de manière ténébreuse au fil du temps: c'est de ce trouble que le roman de Sylvie Tanette tire sa beauté subtile.

 

 

Amaliader.gifAmalia Albanesi

Sylvie Tanette

Mercure de France, 136 p.

 

 

 


08/08/2011

Louis Gaulis comme un coup de théâtre

 

Je lis rarement des pièces de théâtre. Cette parole nue, en attente des corps qui lui prêteront vie sur scène, me donne un peu trop l'impression d'étreindre un squelette.

 

Gaulis_2011_grand.jpgJe n'aurais donc sans doute jamais ouvert Le vif esprit qui rassemble les oeuvres théâtrales de Louis Gaulis si je n'avais conservé, dans un coin de ma tête, le souvenir des pages radieuses que Nicolas Bouvier lui avait consacrées dans L'échappée belle (Metropolis, 1996).

 

Nicolas Bouvier parle de Louis Gaulis comme d'un frère vagabond, mal peigné et attentif à tout ce qui fait la beauté polyphonique du monde: «Mime, acteur, auteur, conteur, collectionneur de bricoles et ethnographe sauvage, Louis avait des dons et des intérêts si divers qu'on ne sait par quel bout l'empoigner.»

 

Je suis donc ravi de pouvoir l'attraper par ses habits de théâtre puisque l'éditeur Bernard Campiche en fournit l'occasion: il publie un volume consacré à Louis Gaulis qui est le dix-septième et dernier de la collection «Théatre en camPoche» (dirigée par Philippe Morand). Peut-être n'a-t-on pas accordé à cette collection toute l'attention qu'elle mérite. C'est ce que je me dis aujourd'hui, après m'être frotté au Vif esprit.

 

Le volume réunit cinq pièces écrites entre 1956 et 1977. Selon Philippe Mentha, qui signe l'avant-propos, Louis Gaulis est arrivé au théâtre en passant par le cabaret littéraire. A Genève, où il est né en 1932, il s'est notamment rapproché de François Simon pour qui il a écrit Noces de paille. Petit regret: on aurait apprécié que Philippe Mentha en dise un peu plus sur cette période germinale qu'il connaît bien, lui-même ayant été, avec Louis Gaulis et François Simon, un des fondateurs du Théâtre de Carouge en 1958.

 

Noces de paille (1956) n'est qu'un galop d'essai, même si on y repère déjà cette gaieté farceuse qui mûrira ensuite comme un beau fruit. Elle va s'épanouir dans Capitaine Karagheuz (1960), sous le ciel d'une Grèce paillarde vers lequel montent les voix d'un choeur d'ivrognes. Puis dans L'ingénieux Sancho Pança (1963) où file un thème qui sera repris et amplifié dans Les Césars du Cirque Suétone ou les Cauchemars du pauvre Auguste (1977): comment le pouvoir asservit les hommes en se mettant lui-même en scène, empruntant ici la forme d'un récit légendaire et là celle d'un spectacle de grand-guignol horrifique.

 

Mais c'est surtout Le serviteur absolu (1967), la seule pièce de Louis Gaulis localisée en Suisse, qui stupéfie aujourd'hui. C'est un drame drolatique et domestique. Un couple de confiseurs enrichis et à la retraite, auquel se joint un parasite en robe de chambre, accueille sous son toit un serviteur qui brille par son dévouement et ses belles manières. Mais un climat menaçant s'installe. Lettres et coups de fil anonymes: l'angoisse monte au milieu des géraniums.

 

On ne tarde pas à comprendre le rôle que joue le serviteur dans tout cela: il est le fils d'un tailleur juif que le couple de confiseurs a spolié. Dans cette maison sans histoire, il y a une histoire qui ne passe pas. L'honorabilité se défait; tout se décompose.

 

Moins exubérante que ses autres pièces, Le serviteur absolu est une mécanique de précision qui rappelle Monsieur Bonhomme et les incendiaires de Max Frisch. Dans les deux cas, l'ordre d'une Suisse trop complaisante avec elle-même se retrouve miné de l'intérieur, dans la quiétude du logis. Louis Gaulis y ajoute cependant une dimension visionnaire: dès 1967, il imagine un retour du refoulé historique qui, en réalité, se produira près d'une trentaine d'années plus tard avec l'affaire dite des fonds juifs en déshérence.

 

Louis Gaulis a disparu beaucoup trop tôt pour mesurer à quel point sa parabole théâtrale aura été lucide. En 1978, il meurt à Tyr, dans un Liban dévasté par la guerre où le CICR l'avait envoyé comme délégué. Sa fille, Marie Gaulis, a publié en 2009 un livre dans lequel elle tente d'élucider les circonstances de cette mort: Lauriers amers que l'on trouve chez Zoé.


 

gaulis_vif.jpgLe vif esprit. Théâtre 1956-1977

Louis Gaulis

Campiche. Collection «Théâtre en camPoche». 478 p.


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