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24/08/2011

Le printemps arabe en bref

 

La rébellion libyenne, qu'on disait ensablée, est donc entrée dans Tripoli. Combien de pronostics, depuis le soulèvement tunisien, se sont révélés foireux? L'«Orient compliqué» n'a jamais mieux mérité sa réputation et l'on bute, jour après jour, sur le constat qu'il est bien difficile d'être le contemporain de son temps.

 

Pour comprendre le printemps arabe, l'heure des grandes sommes explicatives n'est pas encore venue. On a plutôt besoin de livres brefs, incisifs, qui font lever le nez de l'actualité tout en l'éclairant. Le manifeste des Arabes de Hasni Abidi possède ces qualités-là.

 

hasni_600.jpgDirecteur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERNAM), à Genève, Hasni Abidi publie un manifeste paradoxal dans la mesure où il ne précède pas le mouvement révolutionnaire, mais lui succède. Qui l'a senti se lever ce grand vent printanier? A peu près personne. Et c'est de là que part Hasni Abidi: «J'écris pour expliquer l'échec de l'écriture et de la théorie face à l'action.»

 

Le manifeste des Arabes est un bon guide. A travers une suite de vues synthétiques, le livre montre à la fois les grandes lignes transversales du paysage (la sclérose des régimes autoritaires, la question pétrolière, la dimension religieuse, les influences turque ou iranienne...) et les spécificités propres à chaque pays.

 

La Libye, où Kadhafi a fait le vide en détruisant toute forme d'organisation sociale ou politique, ne ressemble donc guère à la Tunisie où le syndicat UGTT, malgré Ben Ali, n'a jamais cessé de peser «comme institution médiane entre la société et le pouvoir». Et l'Algérie, qui fut pionnière sur la voie démocratique avec les manifestations de 1988, diffère de la Syrie (malheureusement trop absente du livre) qui demeure plongée dans la nuit noire de la répression depuis des décennies. Mais le même désir d'être enfin maître de son destin circule partout.

 

Hasni Abidi ne se berce pas d'illusions. Il sait que la route vers la démocratie sera longue. Il n'exclut pas les risques de régressions autoritaires. Mais il se réjouit que le printemps arabe ait au moins enterré une conviction largement répandue: cette idée selon laquelle les peuples arabes seraient condamnés à macérer dans la tyrannie et l'obscurantisme, sans jamais devoir rejoindre la modernité démocratique.

 

En France, un livre avait pourtant pris à rebrousse-poil cette vulgate dominante. En 2007, Le rendez-vous des civilisations de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil) se penchait sur les variables démographiques du monde musulman, scrutait ses taux de fécondité, analysait l'essor de l'alphabétisation et tirait cette conclusion résolument à contre-courant: «Le monde musulman est actuellement au cœur de la transition vers la modernité.»

 

CFA9A8E1CC22060C50B1BA_Large.jpgEn mars dernier, le site Arrêt sur images a eu la bonne idée d'inviter l'historien et démographe Emmanuel Todd pour discuter ce livre «prophétique» à la lumière du printemps arabe. Le résultat relève de la haute voltige intellectuelle. Des structures familiales aux révolutions en cours, Emmanuel Todd exécute des sauts vertigineux et retombe toujours sur ses pattes. On n'imaginait pas le savoir démographique aussi excitant. Emmanuel Todd se montre vif, déroutant, souvent drôle et si perspicace qu'il finira un jour par agacer à force de prédire des choses qui se réalisent: il avait déjà commencé dans les années 70 en annonçant la chute de l'Union soviétique (La chute finale, Robert Laffont).

 

L'émission a été jugée si bonne qu'Arrêt sur images en a tiré un petit livre édité par ses soins: Allah n'y est pour rien!, que Daniel Schneidermann a préfacé. On le recommande comme celui de Hasni Abidi.

 

En revanche, nul besoin de se précipiter sur L'étincelle. Révoltes dans les pays arabes de Tahar Ben Jelloun. C'est un livre bâclé, insignifiant et sans doute opportuniste. Sinon, comment expliquer l'infinie douceur avec laquelle l'auteur, né à Fès, traite le roi du Maroc Mohammed VI? Sous sa conduite éclairée, tout irait pour le mieux dans le meilleur des royaumes chériffiens possibles.

 

image.jpgMais le plus navrant se trouve aux premières pages du livre: ces deux chapitres dans lesquels Tahar Ben Jelloun prétend s'installer «dans la tête de Moubarak», puis dans celle de Ben Ali. La niaiserie et la grossièreté du trait sidèrent, comme dans ce passage où Tahar Ben Jelloun se fait le ventriloque du tyran tunisien: «Les gens s'imaginent que, lorsqu'on est chef d'Etat, on est en fer, en acier inoxydable. J'ai un coeur, j'ai des sentiments, j'aime les jardins et les bouquets de rose...» Pitié pour le lecteur!

 

Les tyrans, Tahar Ben Jelloun connait pourtant ça depuis belle lurette. En 1975, quand Hassan II avait lancé sa «marche verte» pour s'emparer du Sahara occidental, il avait publié un petit texte exalté («La prière de l'absent») à la gloire de ce roi conquérant, mais qui n'eut jamais le moindre scrupule à faire emprisonner, torturer et assassiner ses opposants...

 

 

le-manifeste-des-arabes-130x195.jpgLe manifeste des Arabes

Hasni Abidi

Encre d'Orient, 98 p.

 

 

 

 

9782350610269__9782350610269.jpgAllah n'y est pour rien!

Emmanuel Todd

arretsurimages.net (peut être commandé ou téléchargé sur www.lepublieur.com)

 

 

 


9782070134717.jpgL'étincelle. Révolte dans les pays arabes

Tahar Ben Jelloun

Gallimard, 122 p.

 

 

 

 

 

Commentaires

You know arabic culture only seems to be simple!

Écrit par : cause and effect essay | 26/08/2011

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