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17/08/2011

Sylvie Tanette: on dirait le Sud...

 

Les Romands connaissent Sylvie Tanette. C'est une plume critique qu'ils lisent dans L'Hebdo ou Le Temps, mais c'est aussi une voix qui colore les ondes d'Espace 2 de son accent apporté de Marseille. Sylvie Tanette, c'est son charme, ajoute une saveur provençale à la littérature romande qu'elle connaît aussi bien que la Canebière. Quand elle en parle, on imagine le Valais de Maurice Chappaz planté d'oliviers. Et on croit entendre la stridulation des cigales jusque dans les livres de Jacques Chessex.

 

3092107.jpgLe premier roman de Sylvie Tanette a lui aussi des couleurs méridionales. Mais on est loin de la Provence allègre de Marcel Pagnol. On songe plutôt à l'Italie de Carlo Levi (Le Christ s'est arrêté à Eboli) ou d'Ignazio Silone (Fontamara): un Sud plus âpre, plus terreux, plus tragique.

 

Amalia Albanesi débute à l'aube du siècle dernier, dans un village des Pouilles. Paysages de pierres et de ronces. Paysannerie écrasée de soleil et de mépris. Cœurs endurcis par la vie rude. D'un trait souple et concis, Sylvie Tanette dessine ce monde économe de paroles où grandit la petite Amalia Albanesi: une enfant qui rêve et qui, devenue femme, ne cessera pas de rêver.

 

Les villageois la trouvent inquiétante, voire un peu sorcière, alors qu'elle est simplement insoumise. Quelque chose, en elle, résiste aux lois de la famille ou du clan. Amelia suit ainsi la pente de ses rêves et la voilà dans les bras d'un homme débarqué d'on ne sait où, dont l'étrangeté impose le silence sur son passage.

 

En réalité, Stepan vient de Turquie et fait miroiter l'existence d'un autre monde par-delà les collines, la mer et l'horizon. Au grand scandale de sa famille, Amalia épouse ce vagabond: «Enfin un homme à la hauteur de ses rêves!» Avec lui, elle va quitter les Pouilles pour s'établir à Alexandrie. Premier départ que le roman fera suivre de plusieurs autres.

 

Amalia est une femme qui a la tête remplie de créatures fabuleuses, mais qui marche droit devant elle, indépendante, obstinée, butée, sans jamais regarder en arrière. A sa fille Luna, elle raconte volontiers l'histoire de la femme de Loth qui, en fuyant Sodome, se retourne et se retrouve changée en statue de sel. Luna, elle aussi, saura partir sans se retourner quand elle suivra un bel anarchiste nommé Elias dans l'Espagne déchirée par la guerre civile.

 

Celle qui se retourne, dans le roman, c'est la narratrice. Amenée par un devoir scolaire de son fils à reconstituer l'arbre généalogique de sa famille, elle regarde en arrière et chemine à travers les trois générations de femmes qui, à partir de son arrière-grand-mère Amalia, conduisent jusqu'à elle: Amalia Albanesi, c'est avant tout le roman de cette narratrice qui tente de reconstruire son propre roman familial.

 

Sylvie Tanette ne prétend pas écrire une saga. Elle tisse plutôt quelques thèmes dont les échos se répondent d'une génération à l'autre. On accompagne ainsi des femmes qui s'arrachent à leur monde, à leurs origines, à tout ce qui pourrait les engluer dans un destin choisi pour elles. Et, faisant cela, ces femmes reproduisent la rupture inaugurale qu'Amalia avait accomplie avant elles. Liberté et nécessité se marient de manière ténébreuse au fil du temps: c'est de ce trouble que le roman de Sylvie Tanette tire sa beauté subtile.

 

 

Amaliader.gifAmalia Albanesi

Sylvie Tanette

Mercure de France, 136 p.

 

 

 


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