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08/08/2011

Louis Gaulis comme un coup de théâtre

 

Je lis rarement des pièces de théâtre. Cette parole nue, en attente des corps qui lui prêteront vie sur scène, me donne un peu trop l'impression d'étreindre un squelette.

 

Gaulis_2011_grand.jpgJe n'aurais donc sans doute jamais ouvert Le vif esprit qui rassemble les oeuvres théâtrales de Louis Gaulis si je n'avais conservé, dans un coin de ma tête, le souvenir des pages radieuses que Nicolas Bouvier lui avait consacrées dans L'échappée belle (Metropolis, 1996).

 

Nicolas Bouvier parle de Louis Gaulis comme d'un frère vagabond, mal peigné et attentif à tout ce qui fait la beauté polyphonique du monde: «Mime, acteur, auteur, conteur, collectionneur de bricoles et ethnographe sauvage, Louis avait des dons et des intérêts si divers qu'on ne sait par quel bout l'empoigner.»

 

Je suis donc ravi de pouvoir l'attraper par ses habits de théâtre puisque l'éditeur Bernard Campiche en fournit l'occasion: il publie un volume consacré à Louis Gaulis qui est le dix-septième et dernier de la collection «Théatre en camPoche» (dirigée par Philippe Morand). Peut-être n'a-t-on pas accordé à cette collection toute l'attention qu'elle mérite. C'est ce que je me dis aujourd'hui, après m'être frotté au Vif esprit.

 

Le volume réunit cinq pièces écrites entre 1956 et 1977. Selon Philippe Mentha, qui signe l'avant-propos, Louis Gaulis est arrivé au théâtre en passant par le cabaret littéraire. A Genève, où il est né en 1932, il s'est notamment rapproché de François Simon pour qui il a écrit Noces de paille. Petit regret: on aurait apprécié que Philippe Mentha en dise un peu plus sur cette période germinale qu'il connaît bien, lui-même ayant été, avec Louis Gaulis et François Simon, un des fondateurs du Théâtre de Carouge en 1958.

 

Noces de paille (1956) n'est qu'un galop d'essai, même si on y repère déjà cette gaieté farceuse qui mûrira ensuite comme un beau fruit. Elle va s'épanouir dans Capitaine Karagheuz (1960), sous le ciel d'une Grèce paillarde vers lequel montent les voix d'un choeur d'ivrognes. Puis dans L'ingénieux Sancho Pança (1963) où file un thème qui sera repris et amplifié dans Les Césars du Cirque Suétone ou les Cauchemars du pauvre Auguste (1977): comment le pouvoir asservit les hommes en se mettant lui-même en scène, empruntant ici la forme d'un récit légendaire et là celle d'un spectacle de grand-guignol horrifique.

 

Mais c'est surtout Le serviteur absolu (1967), la seule pièce de Louis Gaulis localisée en Suisse, qui stupéfie aujourd'hui. C'est un drame drolatique et domestique. Un couple de confiseurs enrichis et à la retraite, auquel se joint un parasite en robe de chambre, accueille sous son toit un serviteur qui brille par son dévouement et ses belles manières. Mais un climat menaçant s'installe. Lettres et coups de fil anonymes: l'angoisse monte au milieu des géraniums.

 

On ne tarde pas à comprendre le rôle que joue le serviteur dans tout cela: il est le fils d'un tailleur juif que le couple de confiseurs a spolié. Dans cette maison sans histoire, il y a une histoire qui ne passe pas. L'honorabilité se défait; tout se décompose.

 

Moins exubérante que ses autres pièces, Le serviteur absolu est une mécanique de précision qui rappelle Monsieur Bonhomme et les incendiaires de Max Frisch. Dans les deux cas, l'ordre d'une Suisse trop complaisante avec elle-même se retrouve miné de l'intérieur, dans la quiétude du logis. Louis Gaulis y ajoute cependant une dimension visionnaire: dès 1967, il imagine un retour du refoulé historique qui, en réalité, se produira près d'une trentaine d'années plus tard avec l'affaire dite des fonds juifs en déshérence.

 

Louis Gaulis a disparu beaucoup trop tôt pour mesurer à quel point sa parabole théâtrale aura été lucide. En 1978, il meurt à Tyr, dans un Liban dévasté par la guerre où le CICR l'avait envoyé comme délégué. Sa fille, Marie Gaulis, a publié en 2009 un livre dans lequel elle tente d'élucider les circonstances de cette mort: Lauriers amers que l'on trouve chez Zoé.


 

gaulis_vif.jpgLe vif esprit. Théâtre 1956-1977

Louis Gaulis

Campiche. Collection «Théâtre en camPoche». 478 p.


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