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14/07/2011

Faites entrer Pontalis

 

Dans le dernier livre de Jean-Bertrand Pontalis, Un jour, le crime, je tombe tout à coup sur un chapitre intitulé: «Pourquoi je manque rarement une émission de Faites entrer l’accusé». Si je m'attendais à ça...

 

SIDE_2594325_3_apx_470_.jpgDe savoir que ce philosophe et psychanalyste, ancien élève et ami de Jean-Paul Sartre, écrivain subtil, grand intellectuel, est aussi un type qui, calé devant sa télé, se délecte de ces émissions que Christophe Hondelatte conclut invariablement en relevant le col de son blouson de cuir et en disparaissant dans la nuit, voilà ce qui m'épate et m’encourage à faire mon propre coming out: oui, moi aussi je suis fan...

 

D’ailleurs, je me demande si J.-B. Pontalis partage mes inquiétudes sur le remplacement annoncé de Christophe Hondelatte par Frédérique Lantini, à partir de septembre… Mais je m’égare.

 

Un jour, le crime est un petit livre qui approche une part ténébreuse de l'âme humaine: le plaisir du crime. Non pas le plaisir de le commettre, bien sûr. Ni celui d'en être témoin. Mais cette jouissance énigmatique à laquelle on succombe si volontiers lorsque le crime se présente sous la forme d'un récit. Qu'il s'agisse d'un fait divers dans le journal, d'un roman, d'un film, d'un mythe, ou encore d'une émission de télévision comme Faites entrer l'accusé.

 

Ce livre déambule. J.-B. Pontalis va selon son bon plaisir d'écrivain, en suivant ses propres curiosités criminelles. Il s'arrête au cas des soeurs Papin, ces deux domestiques qui tuèrent sauvagement leur patronne (en 1933) et inspirèrent Les bonnes de Jean Genet. Ici, il se penche sur la baignoire dans laquelle Marat se vida de son sang. Là, il se souvient du curé d'Uruffe qui (en 1956) massacra sa maîtresse avec une violence pouvant surprendre chez un homme de Dieu. Son écriture est douce: J.-B. Pontalis déplie délicatement ces histoires criminelles.

 

Au passage, on le remercie d'avoir évoqué le journaliste et directeur de revues Félix Fénéon (1861-1944), dont les Nouvelles en trois lignes illustrent un exceptionnel talent pour condenser le fait divers. J.-B. Pontalis donne cet exemple:

 

«C'est au cochonnet que l'apoplexie a terrassé M. André, soixante-quinze ans, de Levallois. Sa boule roulait qu'il n'était déjà plus.»

 

Pas mal, en effet. Personnellement, j'ai aussi un faible pour cette autre nouvelle que Pontalis ne cite pas:

 

«Le Dunkerkois Scheid a tiré trois fois sur sa femme. Comme il la manquait toujours, il visa sa belle-mère: le coup porta.»


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Dans un monde parfait, la lecture de Félix Fénéon serait obligatoire dans toutes les écoles de journalisme. La profession pourrait ainsi méditer la concision glacée de ce triple suicide:

 

«Madame Fournier, Monsieur Voisin, Monsieur Serteuil se sont pendus. Neurasthénie, cancer, chômage.»

 

Mais je m'égare à nouveau...

 

Je reviens à Pontalis. Dans Un jour, le crime s'entrelacent quelques motifs plus ou moins acceptables, plus ou moins avouables, d'aimer le crime qui nous effraie. La tentation d'y voir un refus de l'asservissement, comme chez les surréalistes qui ont salué avec éloquence le parricide de Violette Nozières (Paul Eluard: «Violette a défait le noeud de serpents des liens du sang»). La jouissance esthétique que Thomas de Quincey a célébrée en écrivant De l'assassinat considéré comme un des beaux arts. Ou d'autres raisons, plus archaïques.

 

Bien sûr, on tombe souvent sur Freud en suivant le psychanalyste Pontalis. Dans la Bible, le frère tue le frère (Caïn et Abel). Chez Freud, les fils de la horde primitive s'associent pour tuer le père. Dans les deux cas, le crime s'inscrit à l'origine de l'humanité. Il la fonde. Il est cette nuit qui nous accompagne et à laquelle Christophe Hondelatte retourne, quand se termine Faites entrer l'accusé.

 

 

 

107081_pontalis.jpgUn jour, le crime

J.-B. Pontalis

Gallimard, 180 p.

 

 

 

 

04/07/2011

Céline, un salaud à Genève

 

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Cinquante ans après la mort de Louis-Ferdinand Céline, une question revient avec insistance: est-il possible d'être à la fois un immense écrivain et un parfait salaud? J'aurais tendance à penser que oui. De la même manière qu'on peut être aussi un génie de la plomberie, de la charcuterie, voire du journalisme, et un type absolument infréquentable.

 

Vendredi dernier, au cimetière de Meudon, on n'a aperçu ni le président le président de la République française, ni son ministre de la culture, alors qu'une soixantaine de céliniens s'étaient réunis autour de la tombe de l'écrivain pour lui rendre hommage.

 

Nicolas Sarkozy, qui essaie de faire oublier sa bévue sur La princesse de Clèves (qui l'aurait ennuyé à mourir, mais il n'en est pas mort) en claironnant partout ses programmes de lecture, n'a pas commis l'erreur politique d'y inscrire le nom de Louis-Ferdinand Céline. Dépendant du ministère de la Culture, le Haut comité pour les célébrations nationales avait en revanche fait figurer l'auteur de Bagatelles pour un massacre, L'école des cadavres et Les beaux draps (ses tubes antisémites de 1937, 1938 et 1941) dans son catalogue de personnalités à célébrer en 2011.

 

Quand la chose fut connue, en janvier, cela donna lieu à une belle empoignade. L'avocat Serge Klarsfeld en première ligne. Le maire de Paris Bertrand Delanoë en soutien tactique. Le philosophe Alain Finkielkraut en embuscade. Henri Godard, le plus savant des céliniens, sur tous les fronts. Et le ministre de la culture Frédéric Mitterrand capitulant en rase campagne... Tout le monde a bien tenu son rôle.

 

J'avoue cependant une pointe de lassitude. Karl Marx disait que lorsqu'un événement se répète pour la seconde fois dans l'histoire, c'est sous forme de farce. Mais que dire lorsque le même débat se reproduit pour la cinquantième ou la centième fois? Ce qui m'épate, c'est la bonne volonté de tous ceux qui repartent la fleur au fusil pour ferrailler avec des arguments qu'on pourrait réciter même en dormant.

 

Peut-être aurait-on pu rafraîchir la querelle en l'important en Suisse. Après tout, Céline a vécu à Genève des années qui ont compté dans sa vie. Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, fallait-il lui dresser une statue, donner son nom à une impasse ou au moins organiser un apéro sans alcool à sa mémoire?

 

louis-ferdinand-celine-4.jpgCéline s'installe à Genève en juin 1924. Comme médecin, il a trouvé un job au Bureau d'hygiène de la Société des Nations (SDN) qui lui rapporte 1000 francs suisses chaque mois. Il mène alors une vie libre, loin de sa femme et de sa fille dont il n'a pas voulu s'encombrer. C'est aussi à Genève que Céline va rencontrer Elizabeth Craig. Une Américaine émancipée, sensuelle, sulfureuse et impériale, qui étudie la danse à l'école Dalcroze et à qui sera dédié le Voyage au bout de la nuit. Jusqu'en 1933, elle va accompagner la mue du médecin Louis-Ferdinand Destouches qui deviendra l'écrivain Céline. On lui doit aussi une photo du bonhomme assis sur un banc public genevois.

 

Déjà, il écrit beaucoup. Mais pas de la littérature: des rapports, des circulaires, des mémorandums... La SDN est un vaste paquebot bureaucratique dont les routines le dépriment, mais où son chef lui a réservé le meilleur des accueils. Juif d'origine polonaise, humaniste et libéral, le Dr Ludwig Rajchman témoigne au jeune médecin de l'amitié, de la bienveillance, de la générosité. En vain.

 

A Genève, Céline fait ses premières gammes véritablement littéraires. Il écrit une pièce de théâtre, Eglise, dans laquelle le bon Dr Ludwig Rajchman aura la surprise de se reconnaître sous les traits grossièrement antisémites d'un «directeur du service des compromis» à la SDN. En 1927, Céline n'était pas encore le génial auteur du Voyage au bout de la nuit, mais il était déjà un authentique salaud.

 

En mai de cette année-là, Céline quitte la Suisse pour suivre Elizabeth Craig à Paris, en laissant derrière lui ses factures de traiteur, de tapissier et de décorateur. A Genève, il avait d'abord vécu à l'hôtel La Résidence, route de Florissant. Puis il avait loué un trois pièces à Champel, au chemin de Miremont. En 2007, le projet avait d'ailleurs été lancé par les animateurs du Bulletin célinien de faire apposer une plaque commémorative sur la façade de cet immeuble.

 

Mais il a suffi d'une seule lettre anonyme adressée au propriétaire de la maison de Champel pour que ce dernier retire prestement son autorisation. Après cela, allez vous étonner si, à l'occasion du cinquantenaire de sa mort, nul n'a songé à commémorer les années genevoises de Louis-Ferdinand Céline.

 

 

 

(Pour plus de détails sur la vie de Louis-Ferdinand Céline à Genève, on peut se reporter aux biographies de l'écrivain. Par exemple La vie de Céline de Frédéric Vitoux ou Céline d'Yves Buin.)

 

 

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La vie de Céline

Frédéric Vitoux

Folio, 2005, 625 p.

 

 

 

 

11991588_3911588.jpgCéline

Yves Buin

Folio (inédit), 2009, 468 p.