« 2011-02 | Page d'accueil | 2011-07 »

30/06/2011

Bellano ou la province universelle

 

Vitali%20Andrea[1].jpgParmi les visiteurs qui débarquent à Bellano, beaucoup viennent pour arpenter les lieux où se déroulent tous les romans d'Andrea Vitali. Ils découvrent une bourgade de 3300 âmes qui somnole, allongée entre la montagne et le lac de Côme. La filature de coton qui employait près d'un millier de travailleurs dans les années 70 est désormais fermée. Et l'écrivain du lieu Tommaso Grossi, dont la statue se dresse solennellement sur la place portant son nom, ne dit sans doute plus rien à personne.

 

 

En revanche, toute l'Italie connaît le nom d'Andrea Vitali. Ses innombrables lecteurs ont foulé en imagination le pavé de Bellano. Ils ont vu la bourgade s'extirper des brumes matinales. Ils ont plissé les yeux devant le lac scintillant sous le soleil. Ils ont traîné sur ses quais, fréquenté ses bistrots, respiré son atmosphère agitée: Bellano est aussi une petite ville de papier que peuplent les personnages romanesques et joyeusement extravagants d'Andrea Vitali.

 

 

Son Bellano n'est cependant plus tout à fait de ce monde. C'est toujours dans le passé que nous entraînent les romans d’Andrea Vitali. Ses deux premiers livres traduits en français, La folie du lac et Avec les olives! (Buchet Chastel, 2008 et 2009), ont ressuscité le Bellano d’époque fasciste. Et La modiste qui vient de paraître ramène au début des années 50.

 

 

Nostalgique assumé, Andrea Vitali cultive ainsi son coin de jardin, plantant ses personnages dans la terre où il est né (en 1956) et qu'il n'a jamais quittée, sinon le temps d'accomplir ses études de médecine à Milan. Ces quelques kilomètres carrés lui suffisent pour faire vivre l’universelle province, paisible en apparence, mais chahutée par des passions trop humaines.


 

bellano[1].jpgEntrer dans un roman d’Andrea Vitali, c’est mettre le pied sur un manège qui va tourner de plus en plus vite. Aux premières pages de La modiste, une tentative de vol vient d’avoir lieu à la mairie. A la caserne des carabiniers, cela contrarie le capitaine Carmine Accadi, fraîchement installé à Bellano, qui se débat avec au moins deux autres problèmes. L’un dans ses toilettes où la cuvette se remplit d’une eau noire et malodorante à chaque fois qu’il tire la chasse d’eau. Et l’autre dans sa culotte, le capitaine étant obsédé par les seins de l'appétissante modiste Anna Montani qu’il ambitionne de coucher dans son lit.

 

 

Au milieu de ses robes, chapeaux et dentelles qui la font rêver de Paris, la modiste excite des passions vite déraisonnables. Autour d’elle, les personnages gravitent comme des électrons ivres et déboussolés. Il y a le maire de Bellano. Le correspondant local du quotidien La Provincia. Le veilleur de nuit Firmato Bicicli qui est un parfait crétin…

 

 

On ne s’épuisera pas à vouloir résumer une intrigue qui résiste à ce genre d’exercice. Le roman bondit et rebondit à coups de chapitres brefs et aussi finement découpés que la mortadelle. C’est vif, drôle, truculent, attachant, décoiffant comme le "tivano" ou la "breva" qui soufflent sur le lac de Côme. Régnant sur son petit monde de Bellano, Andrea Vitali possède la grâce des écrivains heureux.

 

 

 

 

20_1363468[1].jpgLa modiste

 

Andrea Vitali

 

Traduit de l’italien par Anaïs Bokobza. Buchet Chastel, 419 p.

 

25/06/2011

Mao, Mao, Mao...

 

mao_chine__2_.jpgLe maoïsme à la française est une curiosité dont on serait tenté de rire. Ecrivain, philosophe et professeur à l’Université de Caen, Bernard Sichère se remémore le jeune homme qu’il fut au début des années 70, quand certains faisaient encore mine de croire aux promesses du Grand Soir. Il publie Ce grand soleil qui ne meurt pas qu'on lit d’un œil amusé, intrigué, voire éberlué. Car d’où vient ce besoin de travestir les divagations politiques de sa jeunesse en prodigieuse aventure métaphysique?

 

Engagé dans les rangs disciplinés de l’Union des communistes de France (l’UCF sur laquelle régnait le philosophe Alain Badiou), Bernard Sichère n’a même pas un enlèvement de patron à son actif. Certes, il a contribué à la guérilla idéologique du «Groupe Foudre d’intervention marxiste-léniniste dans l’art et la culture» que les dirigeants de l’UCF avaient créé. Ajoutons-y quelques distributions de tracts aux heures blêmes et à la porte des usines, quand ces intellectuels mal réveillés allaient se frotter aux «masses fondamentales». Mais cela reste assez maigre: pas de quoi écrire la version maoïste des Mémoires d’outre-tombe

 

On est donc surpris par l’altitude revendiquée de Ce grand soleil qui ne meurt pas, son titre emphatique, son ton souvent solennel, sa Vérité dressée sur une majuscule. Bernard Sichère s’autorise tout au plus un léger vernis ironique là où ce récit autobiographique réclamerait plutôt le gros rire dévergondé de la farce.

 

Mais non, c’est du lourd. Du sérieux. L'auteur parle de son maoïsme d'alors comme d’une «ascèse», d’un «exercice spirituel» et même d'une «chevalerie». Défense d'en rire, «parce qu'il eut autour de nous finalement beaucoup de morts». Vraiment? Voudrait-on faire croire que la jeunesse maoïste et bourgeoise des seventies a été maltraitée par l'histoire comme la génération de ses pères ou de ses grands-pères? Allons, allons, ce serait au mieux ridicule. Et au pire obscène.

 

«Nous étions peut-être stupides, admet Bernard Sichère, mais nous n’étions pas des escrocs.» Etrange argument, comme si la sincérité de l’engagement devait blanchir toutes les errances qui furent quand même vertigineuses: en faisant passer l’immense camp de concentration chinois pour le paradis des prolétaires, le maoïsme occidental aura été un psychotrope plus puissant que le LSD.

 

Bernard Sichère a attendu la mort du Grand Timonier pour commencer à comprendre qu'il y avait quelque chose de pourri en son royaume. Chez ce philosophe prompt à brandir la Vérité, on peut s'étonner que la réalité criminelle du maoïsme chinois tienne au bout du compte si peu de place. Les massacres, comme c'est ennuyeux... Dans les deux ou trois mots chichiteux que Bernard Sichère leur concède, on sent que son indifférence d'aujourd'hui résonne avec celle qui était la sienne hier.

 

Franchement, il ne serait pas un peu malade, ce «grand soleil qui ne meurt pas»...

 

 

9782246785965_w150.jpgCe grand soleil qui ne meurt pas

Bernard Sichère

Grasset, 215 p.

22/06/2011

Le jour où Michel Boujut est mort

 

723010_sans-titre[1].jpgMichel Boujut vient de mourir. J’ai peine à le croire quand j'ouvre son dernier livre, Le jour où Gary Cooper est mort, à la page où l’encre de sa dédicace ne semble pas encore sèche. Générique de fin, donc. Hommage et remerciements à ce merveilleux cinéphile dont on gardera toujours en mémoire l'émission légendaire qu’il réalisa de 1982 à 1991, «Cinéma, cinémas». Sa vie aura été faite de l’étoffe des films qu’il a aimés; et voilà que la pellicule se rembobine.

 

 

 La vie de Michel Boujut (né en 1940 à Jarnac) a pris une direction incertaine le jour où Gary Cooper est mort. C’était en 1961 et, à cette époque déjà, un vent d’émancipation soufflait sur l’Afrique du Nord. Dans les djebels d’Algérie, la France coloniale tirait ses dernières cartouches. Et, plutôt que d'acquiescer à l'ordre militaire des choses, Michel Boujut a fait un pas de côté; il a déserté.

 

 

 Avec des mots qui sonnent juste, son dernier livre raconte le grand écœurement remonté jusqu'à lui à travers deux générations. Celle de son grand-père «fauché comme un coquelicot» en 1914, dans la Marne. Et celle de son père qui connut quatre ans de captivité dans un stalag de Styrie. L'horreur de la guerre coulait dans le sang de ce jeune réfractaire qui, un beau matin, décide de «claquer la porte au nez de l'histoire».

 

 

 Exfiltré par un réseau d’aide aux déserteurs, Michel Boujut passe par Stuttgart avant de se retrouver à Lausanne. J'essaie de l'imaginer sortant du train dans la capitale vaudoise, remontant l’avenue de la Gare, lorgnant sur les jeunes filles en robes légères, découvrant dans l’éblouissement d’un jour d’été cette «ville qui m’a fait hier ce que je crois être resté aujourd’hui».

 

 

 Elle est touchante, cette fidélité à Lausanne qui court à travers les pages. Le jeune déserteur y découvre un petit monde «singulièrement effervescent» où passent des silhouettes qui nous sont familières. Les écrivains Jacques Chessex et Gaston Cherpillod. Le sulfureux éditeur Nils Andersson. Le fondateur de la Cinémathèque suisse Freddy Buache. Les Vaudois de cette époque n’étaient pas tous faits de la «pâte un peu molle» dont parlait Jean Villard-Gilles…

 

 

 Dans son autoportrait, Michel Boujut précise qu’il a publié là ses premières critiques de cinéma, d’abord dans la Feuille d’avis de Lausanne, puis dans la Gazette littéraire. Ce qu’il ne dit pas, en revanche, c’est qu’il donnera par la suite aux éditions de L’Age d’homme deux livres sur le cinéma suisse, l’un sur Michel Soutter, l’autre sur Alain Tanner. Ce cinéma, Michel Boujut a beaucoup contribué à le faire connaître et aimer. Voilà encore une part de notre dette; elle est immense.

 

 

 

 

1150246-gf[1].jpgLe jour où Gary Cooper est mort

Michel Boujut

Rivages, 170 p.

 

 

 

 

 

All the posts