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16/12/2010

Régis Jauffret au pays des sex-toys

Au début de l’année parut Sévère, un roman de Régis Jauffret inspiré par l’assassinat d’Edouard Stern en costume de latex. On apprend aujourd’hui que la famille du banquier réclame le retrait du livre pour «atteinte à la vie privée», suscitant en retour une défense de la liberté romanesque: une pétition qui demande le retrait de la plainte vient d'être lancée et l’on découvre, parmi les signataires, les noms de Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy, Virginie Despentes, Philippe Sollers, Frédéric Beigbeder et Jonathan Littell.


jauffret-regis.jpgRégis Jauffret s’attirera-t-il des ennuis analogues avec son nouveau roman, Tibère et Marjorie, dont un des personnages est à la fois médecin et ministre des Affaires étrangères? Bernard Kouchner, qui vient de passer plus de deux ans à jouer sagement la potiche humanitaire au Quai d’Orsay, va-t-il s’énerver et porter plainte lui aussi?


Cette fois-ci, Régis Jauffret a pris ses précautions. On lit ainsi, à propos de ce ministre des Affaires étrangères: «Il n’avait jamais eu le goût du risque, et il avait toujours jalousé le courage de son prédécesseur Bernard Kouchner… »

 

Ouf, ce n'est donc pas lui qu'il faut identifier sous les traits de ce ministre ayant  renoncé à la sexualité génitale pour ne satisfaire que sa libido spectaculaire: «Il éprouvait simplement une sorte de jouissance quand il caressait du bout des doigts l’écran de la télé les soirs où on diffusait sa bouille ridée posée au petit bonheur sur son cou de dindon.» Régis Jauffret est doué pour ce genre de portraits taillés dans le sarcasme.

 

Ce ministre, qui s’appelle Gauthier Volvic, n’est pas le seul personnage du roman qui vit avec une sexualité contrariée. C’est aussi le cas des protagonistes. Marjorie qui ouvre ses cuisses à des légions de sex-toys, mais les ferme aux pénis de chair vive. Et Tibère, son compagnon, qui ronge son frein en s’arrangeant comme il peut avec ses érections qui ne servent à personne.

 

Marjorie dit aimer Tibère, mais pas son sexe. Elle voudrait garder l’un et fuir l’autre. On la dirait écervelée, mais Tibère croit plutôt qu’elle possède une douzaine de cerveaux qui réfléchissent chacun dans son coin et lui confèrent «une personnalité cacophonique». Marjorie est dans cette confusion le soir où elle quitte Tibère en pensant lui prouver ainsi son amour. Elle disparaît dans les rues de Paris, traînant un cathéter derrière elle, et tombe alors sur le ministre médecin.

 

L’intrigue est abracadabrantesque. On dirait un ballet mécanique. Les personnages se poursuivent, se perdent, se retrouvent. C’est un vrai vaudeville, avec force malentendus et portes claquées. Mais dans un monde où le sexe, après avoir brillé de mille feux au temps de sa libération, serait parvenu à l’âge du ridicule. Tristan et Iseult dormaient séparés par l’épée qu’ils avaient placée entre eux. Tibère et Marjorie, quant à eux, sont séparés par des sex-toys fabriqués en Chine.

 

L’air du vaudeville, c’est assez nouveau chez Régis Jauffret, mais on préfèrerait qu’il n’en abuse pas. Le roman est au moins deux fois trop long pour tenir son rôle de farce amusante. Là où une «microfiction» aurait peut-être suffi, l'auteur suit un long itinéraire pour amener tous ses personnages dans une tour du boulevard Vincent Auriol où les scènes d’apothéose, elles-mêmes, sont un brin laborieuses.

 

Dans Tibère et Marjorie, on ne reconnaît pas toujours Régis Jauffret: lui qui sait découper, ciseler, manier le style comme un rasoir, a mis au monde ce drôle d’enfant un peu boursouflé. Sévère, tout de même, c'était beaucoup mieux...


 

9782021022506.jpgTibère et Marjorie

Régis Jauffret

Seuil, 294 p.

 

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