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03/12/2010

Archéologie du pouvoir médiatique

Les médias ont-ils trop de pouvoir? se demande Daniel Cornu qui a donné ce titre à son nouveau livre. C’est une bonne question. Elle se pose aujourd’hui de manière aigue alors que des grands journaux comme le New York Times, le Spiegel ou Le Monde sont en train de bousculer la première puissance mondiale avec leurs articles sous perfusion WikiLeaks.

Cette question est pourtant aussi vieille que les médias modernes. Ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève, auteur de plusieurs ouvrages sur l’éthique de l’information  et médiateur des publications suisses du groupe Edipresse depuis 2007, Daniel Cornu invite à faire un pas de côté: au lieu de foncer tête baissée dans le débat contemporain, il propose plutôt une archéologie de cette interrogation sur le pouvoir des médias.

331127223[1].jpgCe pouvoir intéressait déjà Alexis de Tocqueville qui était allé voir à quoi ressemblait la démocratie dans le Nouveau Monde. «Il n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée», lit-on dans le second tome de La démocratie en Amérique. Il jugeait la presse nécessaire pour surveiller le pouvoir politique et garantir les libertés individuelles, mais devinait aussi qu’elle pouvait déboucher sur une «tyrannie de la majorité».

Dans la première moitié du XIXe siècle Alexis de Tocqueville a inauguré une réflexion qui s’approfondira à mesure que les progrès accroîtront la force de frappe des journaux: invention du télégraphe électrique, apparition des agences de presse, amélioration de la distribution…

Très vite, deux tendances vont se dessiner. D’un côté, celle représentée par Gustave le Bon, médecin de province et auteur d’un ouvrage publié en 1895 (La psychologie des foules) que Mussolini et Goebbels vont potasser: il défend l’idée que les foules peuvent être influencées, manipulées et mises en mouvement par les messages qu’on leur adresse, inventant du même coup une «science» de la propagande.

D’un autre côté, mais à peu près au même moment, le magistrat périgourdin Gabriel Tarde soutient que les journaux ne disposent pas du pouvoir d’imposer les même pensées à tout le monde: ils ne dicteraient pas l’opinion, mais établiraient plutôt un ordre du jour de l’information. «Tous les matins, les journaux servent à leur public la conversation de la journée», écrit-il dans L’opinion et la foule. La presse fixerait un cadre commun à l’intérieur duquel la diversité des points de vue serait favorisée; elle serait ainsi l’alliée indispensable de la démocratie.

Qu’en est-il alors de ce pouvoir des médias? Est-il maîtrisable? Les journalistes fabriquent-ils l’opinion publique? Ou sont-ils condamnés à la suivre en faisant mine de la précéder?

Jusqu’à nos jours, ces questions n’ont cessé d’être remises sur le métier avec les études sur la propagande de l’Américain Harold Lasswell, avec la théorie des «effets limités» du sociologue Paul Lazarsfeld, ou encore avec les analyses de la culture de masse qu’on trouve chez les philosophes de l’Ecole de Francfort.

Daniel Cornu est un bon guide. Il avance d’un pas léger à travers ces théories. Il les expose avec clarté, fluidité, même lorsqu’il s’agit d’auteurs susceptibles de donner la migraine comme Theodor Adorno. Invitant le lecteur à se méfier des discours selon lesquels les médias disposeraient d’un pouvoir exorbitant, pour ne pas dire totalitaire, son essai penche plutôt du côté de ceux qui parlent d’une influence «fragmentée, diffuse, capillaire». Daniel Cornu a écrit son livre pour «lézarder quelques certitudes», et il y parvient.

Reste un doute. Le passé éclaire-t-il vraiment le présent et l’avenir? Là où Daniel Cornu suggère une continuité, il faudrait peut-être voir une révolution copernicienne. Ce qui change la donne, par rapport aux deux siècles précédents, c’est que les médias n’exercent plus seulement leur influence selon un schéma vertical: du haut vers le bas.

L’internet nous a fait entrer dans l’ère de l’horizontalité. Le pouvoir médiatique n’est plus réservé à une caste; il se diffuse désormais à travers toute la société. C’est cette situation inédite qu’il s’agit de penser.

A cet égard, le premier auteur que traite Daniel Cornu est peut-être le plus contemporain. Tocqueville, en explorant la modernité américaine, avait vu que la demande d’égalité  (cette «passion générale et dominante») constitue le véritable moteur des sociétés démocratiques.

Or c’est précisément l’exigence égalitaire qui s’exprime dans cette ère nouvelle où les technologies du numérique fourbissent le rêve du pouvoir médiatique à la portée de chacun. Aujourd’hui, l’idée la plus communément partagée sur le net voudrait que le journalisme appartienne à tout le monde. Et, désormais, la passion de l’égalité alimente la révolte contre ce qu’il est convenu d'appeler «l’establishment médiatique».

 


1122908-gf[1].jpgLes médias ont-ils trop de pouvoir?
Daniel Cornu.
Seuil, 137 p.

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